Qu’ils te bénissent.


Tous les jours je passe par Saint-Lazare pour prendre la correspondance avec la ligne 12 du métro.
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Tous les jours je croise cette femme assise en tailleur sur un drap aux couleurs estivales et aux motifs fleuris sur lequel sont brodées des petites perles nacrées et des clochettes dorées. Son visage est lui aussi enveloppé d’un voile noir uni qui se confond avec sa longue chevelure qui embrasse le sol et entoure son corps.
Ses pieds sont nus.
Ses pieds sont noirs.
Ses pieds sont sales.
Comme le sol des couloirs du métro sur lequel piétinent le balai permanent et frénétique des parisiens pressés. La voient-ils seulement ? L’entendent-ils encore, cette femme qui invoque Dieu, Allah, Bouddha, Yaveh et Le Dalaï Lama ? Cette âme désespérée qui supplie les passants affairés de lui offrir de quoi manger ?
Moi je la vois tous les jours.
Moi je l’entends tous les jours.

La première fois que je suis passée par là pour prendre la ligne du 12, j’ai fait comme tout le monde quand j’ai aperçue au loin sa silhouette amorphe.
Moi aussi j’ai feint de ne pas entendre ses supplications chevrotantes qu’elle répétait comme un disque vinyl rayé qui fredonnerait sans cesse les mêmes paroles sans jamais s’essouffler.
Je me suis bouché les oreilles à sa pauvreté en détournant le regard ayant l’air d’être occupée.
Certains relèvent la tête bien haute et se grandissent pour se distinguer de cette femme étendue par terre que la misère à contraint à faire croupir sous terre. D’autres reçoivent soudainement un message et dégainent leur téléphone comme une arme pour se protéger du fardeau de la pauvreté qu’ils préfèrent ignorer comme un appel indésirable qu’ils auraient rejeté.
Moi, aussi, la première fois, j’ai enfoncé mon nez dans le journal que j’ai étendu devant mes yeux pour réduire mon champ de vision et ne pas éveiller ma conscience à cette déchéance. Forcée de lire ce que j’offrais à mes yeux pour me divertir de cette scène tristement insupportable, voici le titre qui figurait sur la double page que je venais d’ouvrir : « Réfugiés : jusqu’où iront-ils ? ».
J’ai alors pris conscience que la misère était partout. Autour de nous. Et bien que l’on s’efforce de l’extirper de nos vies elle fait inexorablement partie de notre existence tant elle est omniprésente. Dans les lieux que l’on côtoie – existe-t-il un trottoir qui ne soit pas habité par un sans abri ?, une station de métro qui ne soit pas sous-louée par des réfugiés, des syriens, des sans papiers ? – où que l’on aille, où que l’on regarde – télévision, journaux, cinéma, réseaux sociaux – la misère borde notre existence des mêmes barbelées que ceux dont les refugiés tentent de se libérer.

J’ai alors compris qu’il était vain de se détourner de cette inévitable déchéance car plus on la fuit plus la brutalité avec laquelle elle nous surprend est poignante. Impitoyable pour ceux qui physiquement croupissent, insupportable pour ceux qui visuellement la subisse.
Alors, le lendemain, quand j’ai vu qu’elle était encore là. Assise par terre. Sur le sol sale. Quémendant un euro ou un bout de pain, suppliant toutes les divinités qu’elle connaissait, tendant désespérément une boîte de conserve qu’elle agitait pour faire tinter contre les parois la seule et malheureuse pièce jaune qui s’y trouvait.
Je n’ai pas plongé mon nez dans un bouquin, sorti mon iPhone 12. Je n’ai pas non plus accéléré le pas sur mes louboutins. Je me suis arrêtée. Je l’ai regardée en face. J’ai plongé mon regard dans cette misère aveuglante. J’ai planté mon regard sur cette femme désespérante. J’ai mis la main dans mon sac et je lui ai donné cette mandarine que je n’avais pas mangée la veille parce que j’avais eu la chance de goûter au chaud dans un salon de thé en plein coeur de Paris. Elle a cessé de prier. Elle l’a pris de ma main droite, l’a posée à côté d’elle et a attrapé de ses deux mains mes poignets. Elle m’a à son tour regardée et a chuchoté « Qu’il te bénisse. » Alors moi je lui ai répondu « Lequel ? » – « Tous, ma fille. Tu mérites que tous ils te bénissent. » Elle a levé les yeux au ciel – enfin aux canalisations et aux bouches d’égout du métro.
Je suis partie prendre mon métro. Le coeur léger. L’âme protégée.
Par qui ?
Je ne sais pas trop. Par eux sans doute. Par eux, là haut. Et j’ai passé le reste de la journée à me répéter « Qu’ilS te bénissent. »

Depuis quelques jours elles ne supplie plus au nom d’eux. Au nom de dieux. Elle a changé de disque. Il est toujours aussi rayé mais tous les jours elle me souhaite « Bonne santé et meilleurs vœux. » Alors moi je prends ses bénédictions et en échange je lui donne des mandarines. Où des clémentines. Je ne sais plus comment on fait la différence. Elle non plus. Peut être qu’elle ne sait même pas comment ça s’appelle ce truc orange et rond qui a des petits fils et une peau râpeuse. Elle ne saura jamais lire. Elle ne saura jamais écrire. La misère est la seule chose qui soit écrite, inscrite dans le livre de sa vie dont la chute est déjà connue de tous.
Mais qu’importe.
Elle a un coeur.
Et encore un peu d’espoir pour souhaiter une bonne année aux passants indifférents. Parce que parmi les centaines de pieds qui défilent devant ses yeux tous les jours, une paire de chaussures s’est arrêtée.
C’était moi.


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