Lettre à ma violeuse


A toi que j’ai admiré. A toi que j’ai envié. A toi que j’ai idolâtré. A toi que j’ai aimé.

A toi qui m’a rejetée. A toi qui m’a utilisée. A toi qui m’a manipulée. A toi qui m’a harcelée.

A toi qui m’a touchée. A toi qui m’a embrassée. A toi qui m’a déshabillée. A toi qui m’a pénétrée.

Mais à toi surtout qui m’a violée, voilà ce que je voudrais te dire, maintenant que je me souviens, maintenant que je n’ai plus peur de te parler, maintenant que j’ose enfin t’affronter.

 

J’aimais l’école et toi tu préférais les garçons. Dans la cour de récréation, moi j’apprenais mes leçons pendant que tu les faisais tourner en rond. Quand je sortais le nez de mes cahiers pour te regarder je me disais que tu avais de la chance qu’ils te voient, qu’ils jouent avec toi, qu’ils soient tous amoureux de toi. Moi je n’étais rien. Ni pour eux. Ni pour toi. Tu m’aimais bien mais seulement pour combler les trous de ta journée quand ta cour n’était plus à tes pieds pour te divertir ou te charmer. Et moi, tellement seule et avide d’affection, en carence de tendresse, en besoin d’amitié, j’ai accepté que tu me fasses déjà l’honneur de m’accorder cette ridicule place dans ton cœur. Tu as vite compris que mon dévouement et ma dépendance étaient bien plus vitaux pour moi qu’ils ne l’étaient pour toi ; il te suffisait de feindre de t’ennuyer pour que l’un de tes sujets accoure, s’agenouille et demande à sa princesse de quelle manière sa joie pouvait être ravivée. Quant à moi, je m’inclinais à tes exigences en m’efforçant de correspondre aux attentes que tu formulais : servante, confidente, repose-pieds, souffre-douleur, bouche-trou… De rayon de soleil érudit et passionné je suis passée à marionnette soumise, subordonnée et écartelée.

Là où l’école était initialement pour moi un lieu de sécurité et d’épanouissement, la salle de classe et la cour de récréation sont rapidement devenues des cachots de torture, des maisons de correction. Sa Majesté que tu étais utilisait ma vulnérabilité que tu raillais pour affirmer la domination que tu exerçais sur le pantin corruptible et malléable que j’étais. Et moi, embarquée dans ce jeu de manipulation où tu avais énoncé, choisi et inventé les règles, j’ai consenti à te laisser gagner chacune des parties. J’ai toléré que tu m’écrases. Je me suis résignée à ce que tu me dégrades. Les autres enfants nous regardaient jouer, ils me voyaient tous m’effondrer, crouler sous le poids de tes mots humiliants et t’acclamaient. Ils applaudissaient ton éloquence et acclamaient la facilité avec laquelle tu vomissais sur moi ces obscénités ; cette émulation renforçant ta popularité, tu prenais un plaisir chaque jour grandissant à intensifier la violence de tes propos, et la brutalité de tes actes.

Tu incarnais à la perfection ton rôle de bourreau et moi j’étais ta victime toute dévouée. J’apprenais bien le texte que tu m’avais demandé de réciter. Je venais à chacune des répétitions que tu m’imposais au cours desquels tu avais tout le loisir de faire des démonstrations de ta supériorité devant tes spectateurs extasiés. Pourtant, un jour, tu en as eu assez.

Tu m’as convoquée dans ma chambre lorsque je t’avais invitée chez moi et que tu avais daigné te rendre dans ma misérable demeure où rien de ce que je ne possédais n’était suffisamment luxueux et clinquant pour la personne superficielle et exigeante que tu étais. Tu m’as expliqué que les règles du jeu allaient être un peu modifiées. Avais-je fait une erreur ? Cette fois-ci c’était sûr, tu allais me lyncher à l’école. Ou pire encore, tu allais ouvertement m’ignorer. Ostensiblement m’abandonner. J’allais me retrouver seule dans la cour de récré, plus personne ne voudrait être ami avec moi si je n’étais plus sous ta protection, et ni les dames de cantine ni la maîtresse ne s’apercevraient du malheur dans lequel j’allais sombrer. Elles ne s’étaient pas rendu compte que tu me harcelais verbalement et physiquement, pourtant tu criais fort, pourtant tes coups étaient violents. Comment auraient-elles perçu le silence de l’abandon si jamais elles n’avaient décelé le bruit des claques que tu me donnais, le son des ignominies que tu crachais ?

 

J’aurais été prête à accepter n’importe quoi pour que tu ne me délaisses pas. J’avais trop peur d’être seule. J’avais trop besoin de quelqu’un. Déjà que je n’avais pas de papa, il fallait bien que je m’accroche à quelque chose, à quelqu’un pour trouver du sens à ma vie. Tu n’étais pas la solution idéale, au début je le savais bien. Mais c’était mieux que rien. Je me disais qu’au moins, j’avais quelqu’un. J’étais tellement dans le besoin.

Ouf. Je n’ai rien fait de mal.

Tu ne me quittais pas. Tu ne te séparais pas de moi. Tu avais toi aussi encore un peu envie de moi pour te tenir compagnie. Alors que voulais-tu de plus ? Dis-moi ce que tu veux de moi, j’irai te le chercher. Dis-moi comment je peux te satisfaire, je te l’offrirai. Tu le sais bien que tu es tout pour moi. Tu le sais bien que je te suis tout entière dévouée.

Oh oui. Ca c’est sûr que tu en avais parfaitement conscience de ma fragilité. Ce n’est pas de lucidité dont tu manquais. C’est pour cela que tu n’as pas eu peur de me demander de monter avec toi dans ce manège vertigineux et indécent. Je crois que je t’ai dit tout doucement que je ne voulais pas. Je crois que je t’ai dit gentiment que ce n’était pas de notre âge de plaisanter avec ces jeux-là. Mais tu as haussé le ton et tu m’as menacé de trouver quelqu’un d’autre avec qui t’amuser. Quelqu’un de plus sympa, de moins crispée. Parce que après tout c’est vrai, moi je n’étais qu’une peureuse, une mauviette. Déjà que je ne connaissais pas un seul gros mot, déjà que je n’étais même pas capable de frapper les gens qui m’embêtaient. Alors je me suis tue. J’ai fermé le bouche et ne l’ai réouverte que quand ta langue râpeuse et visqueuse a forcé l’ouverture de mes lèvres que je pinçais pour garder fermées.

Tu avais fermé les volets. Il faisait sombre. Tu avais verrouillé la porte de ma chambre. Nous étions seules. Personne ne viendrait nous déranger. Tu disais que nous étions en sécurité. Personne ne verrait rien. Personne n’entendrait rien. Tu as même réussi à me faire oublier pendant dix ans ces viols à répétition que tu m’as infligés. Encrassée et traumatisée par la brutalité de tes caresses, mon corps s’est figé dans l’enfance, ma mémoire s’est cristallisée dans le silence.

Les règles du jeu se durcissaient, les gestes étaient plus profonds, plus intenses. Quand tu estimais que nous avions assez joué, tu me délivrais de cette immonde caverne poussiéreuse dans laquelle tu m’enfermais et m’autorisais à ouvrir la porte du placard derrière laquelle je me cachais pendant que tu vérifiais qu’aucun adulte ne nous avait entendu. Tout sourire tu ouvrais les volets comme pour m’éblouir afin que j’oublie l’infamie. Comme si la lumière pouvait laver la souillure de l’immondice des violences sexuelles que tu me faisais.

Et puis tout s’est arrêté le jour où j’ai déménagé. Et tu as raison. J’ai tout oublié. Ma mémoire pourtant si performante a tout effacé. Traumatisme, honte, indignité. Je suis restée bien sage. Tu as vu, j’ai respecté les règles du jeu. Je n’ai pas ouvert ma bouche. Je n’ai pas parlé. Je ne t’ai pas dénoncée. Parce que j’avais trop honte d’en parler. Parce que je me sentais coupable d’avoir accepté. Parce que j’avais peur que tu m’accuses de mentir, de déformer la réalité.

Obsolescence programmée.

Dix ans de silence. Dix ans à refuser de laisser émerger à ma conscience les souvenirs de mon enfance.

Quand je suis partie, je pensais qu’enfin je serai libérée de ton emprise. Je perdais toute ma famille mais je regagnais enfin ma liberté.

C’est ce que j’ai pensé. C’est ce que je croyais. C’est ce à quoi je me suis accrochée. Mais je me suis trompée. Parce que si le disque dur interne de ma mémoire a été court-circuité, mon corps dévasté a lui tout enregistré. Tu n’étais plus là pour me martyriser mais j’ai pourtant intégré qu’après tant d’années de dégradation physique et psychologique, je ne méritais rien de plus que de souffrir. Alors j’ai trouvé le moyen de prolonger la torture malgré ton absence. Tu as si bien fait ton travail que même quant tu n’as plus été là, j’ai continué à exercer le rôle de victime que tu m’avais attribué. Je n’ai jamais été rien d’autre à tes yeux. Je n’ai jamais mérité d’avoir le rôle principal au sein de ma propre vie. Toujours reléguée au second plan, il était naturel et cohérent que je continue à revêtir le costume de figurant. Mais qui donc allait te remplacer, toi le chef d’orchestre de ma vie, toi qui menais à la baguette mes faits et gestes ? Il te fallait une doublure, un remplaçant. Je l’ai trouvé pour toi. Je l’ai laissé prendre le volant de ma vie. J’ai tendu mes poignets et me suis livrée à l’anorexie mentale. Cette méduse perfide et sournoise qui a merveilleusement honorée la belle place que tu lui avais laissé dans mon esprit dévasté, dans mon corps en chantier.

Elle a pris tant de place qu’il n’y a pas eu le moindre espace pour que revienne le souvenir des violences que tu m’avais infligées. On était jeunes. C’était il y a longtemps. Et plus le temps passaient, plus mes souvenirs de cette époque passée se troublaient. J’ai préféré, de moi même, fermer la porte définitivement et délibérément. Parce que j’avais trop mal. Parce que je n’étais pas prête à être aveuglée par ces images insoutenables.

Pourtant c’est revenu. Tout est remonté des ténèbres. Sans que je le veuille. Sans que je ne le contrôle. Comme la lave bouillante et frémissante d’un volcan qui jaillit sans envoyer une notification ou un mail de rappel pour prévenir qu’elle va débarquer.

Malgré le noir, malgré le silence, je me suis souvenu.

Tes sourcils froncés, ton visage crispé, ta bouche pâteuse, tes lèvres mouillées, ta langue râpeuse, ton haleine fétide, tes mains froides, ton sexe chaud, son odeur nauséabonde.

Je ne veux pas y croire. Je ne veux pas le voir. Je veux fermer les yeux et me replonger dans ce noir ténébreux que tu m’avais imposé. Pourtant les images s’animent dans ma tête. Les souvenirs s’imposent à mon esprit et m’assaillent malgré ma volonté de m’en détourner.

Alors j’accepte progressivement que ça m’est arrivé. Bien avant d’envisager me reconstruire, j’essaye surtout d’intégrer que ce n’est pas de ma faute. Que je ne suis pas coupable de ce qu’il s’est passé. Que je ne méritais pas ce que tu m’as imposé. Ce n’est pas parce que je n’ai pas pu parler pour te dénoncer que je consentais à ce que tu abuses de ma fragilité.

Les années ont passé. Peut-être que toi aussi tu as oublié. Sans doute as-tu bien changé et tu as préféré ne pas te souvenir de notre passé. Pourtant moi, dix ans après, je dois encore y faire face. Je dois encore retourner dans cette chambre pour ouvrir la porte du placard dans lequel cette petite fille de huit ans apeurée que j’étais est restée enfermée. Je dois essayer de réparer son coeur décousu, d’apaiser son âme cabossée et de redonner vie à son corps qui, malgré les années qui se sont écoulées, est resté figé à un poids qui ne témoigne pas de la jeune femme de dix-neuf ans que je suis aujourd’hui.

Voilà tout ce que je voudrais te dire.

A toi qui m’a violée. A toi qui ne me fait plus peur. A toi que j’ose enfin affronter.

Pardonne-toi.

Voilà ce que je voudrais me dire. A moi qui n’ai pas mérité de souffrir durant toutes ces années.


10 réflexions sur “Lettre à ma violeuse

  1. Bonsoir. Juste pour te donner tout mon soutien et mon courage face à ce qui t’es arrivée. J’espère que tu arriveras à panser tes plaies. Je m’excuse si mes mots ne sont pas justes. Je me retrouve dans certaines de tes paroles/

    Prends soin de toi, et désolée si mes mots sont maladroits …

    A bientôt.

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  2. Bonjour, ton histoire me touche beaucoup et me laisse perplexe. J’aimerais savoir où je peux te contacter et si cela ne te dérange pas, je voudrais échanger avec toi et avoir ton avis sur quelque chose que j’ai vécu. Merci d’avance et courage à toi

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    1. Bonjour, comme Sess, j’ aimerai savoir si il est possible de parler ensemble. Ayant eu des souvenirs qui sont revenus récemment , cet article m’a chamboulée…
      merci beaucoup.

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  3. C’est par hasard que je tombe sur cet article qui m’a fait froid dans le dos. Il m’a replongé dans mes souvenirs similaires aux tiens : les agressions sexuelles répétées a un si jeune âge, l’amnésie post traumatique et l’échappatoire psychologique qui pour moi est différent.
    Bravo pour le courage que tu as eu de dénoncer et mettre les mots sur ce que tu as vécu!
    C’est avec plaisir que j’aimerais partager avec toi 🙂

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  4. Bonjour, je suis tombé sur ton blog dans un article citant ta dernière publication.
    Je ne prétend pas être bien placé pour comprendre ce que tu as vécu, mais j’ai moi même pendant ma scolarité été le sujet de haine des autres enfants, j’ai su en faire une force et m’en amuser, aujourd’hui j’ai le même âge que toi et je ne pense pas être affecté par mon enfance.

    Enfin,je m’ égard, mais si tu souhaites discuter, soulager ton esprit même du tracas le plus futil, répond moi et je t’enverrais un mail pour que tu saches où me contacter

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