La résistante soumise


Ai-je le droit de dire que je vais mal ? Suis-je légitime d’extérioriser ma souffrance ? De la laisser s’échapper ? Mais comment trouver les mots pour qualifier une douleur que je ne comprends pas moi-même ? Comment la rendre intelligible et compréhensible si je ne suis pas seulement capable d’en identifier sa nature ? Il me semble que j’ai peur. Peur de ces maux. Ils ne veulent pas se montrer alors qu’ils ne cessent de se faire sentir. Ils vibrent dans mon coeur, meurtrissent ma poitrine, éventrent mon esprit mais je ne les comprends  pas. Je ne les vois pas. Je ne sais pas de quoi je souffre. Je n’identifie pas ce virus qui pullule dans mes cellules. Je ne veux pas être malade. Mais je suis comme happée par ces troubles qui m’enferment dans un mal-être constant. Je croyais qu’il suffisait de les ignorer pour les exterminer, que si je me contentais de les nier, ils s’en iraient, lassés d’habiter un esprit qui refuse de les accueillir. Mais il faut croire que je me suis encore trompée en persistant à refouler ma souffrance. Tellement d’années à rejeter ces informations de mon passé que je n’étais pas prête à réceptionner qu’elles semblent s’être définitivement poinçonnées dans le présent. Ce présent qui s’éternise. Ce présent qui ne passe pas. Qui n’a pas non plus d’avenir. Un présent sempiternel qui ne se façonne pas, que rien n’ébranle pas mais qui se stabilise dans la douleur. J’applique toutes les méthodes que je lis dans ces guides du bonheur qui inondent ma bibliothèque, toutes ces sagesses qui proposent des thérapies de la joie, qui prônent l’épanouissement personnel mais il faut croire que je suis hermétique et incompatible. La résistante que je suis s’évertue à lutter contre sa propre vie alors que c’est la seule chose avec laquelle elle devrait se réconcilier. Mais elle est bornée et sa determination aveuglante l’incite à se tromper de combat, à confondre l’ennemi. Elle est partie en guerre contre elle-même en déployant toutes ses forces, son énergie et son acharnement pour terrasser une force lumineuse, la sienne, qu’elle pense être sa plus grande faiblesse. Tétanisée à l’idée d’être aveuglée par sa puissance qui l’éblouit et qui échappe à son contrôle, elle s’acharne, s’épuise, se consume pour s’anéantir.
Une balle dans le cœur. Un coup de poignard entre les côtes. Une corde autour du cou.
Elle a inconsciemment programmé son abattement contre sa propre volonté. Piégée dans les méandres de ses pensées emmêlées, la résistante soumise est obnubilée par l’objectif qu’elle s’est elle-même fixé mais dont elle a oublié l’origine.
Pourquoi devrait-elle être l’auteur de son massacre prémédité ?
Si seulement elle pouvait avoir le recul nécessaire à lui permettre d’accéder de nouveau à sa raison, cette clairvoyance qui l’aidait autrefois à prendre les bonnes décisions, à démêler ses pensées rationnelles de celles ensevelies d’incohérence.
De rares brèches de lucidité lui permettent parfois de s’extirper de cette caverne infernale. Les forces s’inversent et elle cesse, le fragment d’une minute, de se détruire, pour remettre en question les raisons qui la poussent à se consumer sans retenue et avec une telle ténacité. Rupture de silence. Emergence de conscience. Elle parle. S’exprime autrement que par le bruit strident que font les balles qui se logent dans sa chair. Se manifeste autrement que par le tintement des lames du poignard qui mord sa peau. C’est en verbalisant que ses pensées cessent de secouer son esprit saccagé. Les nœuds qu’elle avait chiffoné comme un linge mouillé que l’on essore dans sa gorge serré commencent à s’assouplir et ce ne sont plus des cris de douleurs qui s’échappent de sa bouche, machine à dévalorisation, moulin à injures, mais des paroles empruntes de bienveillance et d’espoir.
Quand enfin ses maux semblent commencer à s’apaiser, et que son vocabulaire parait s’améliorer, elle voudrait pouvoir ne jamais s’arrêter de parler, pas tant qu’elle n’aura pas déversé en extériorisant par les mots tout le mépris, le dégout, l’ignominie qu’elle emprisonne sous sa peau silencieusement.

Les maux perdent de leur intensité quand enfin ils peuvent être prononcés, quand soudain ils cessent d’être figés, cristallisés dans un esprit tourmenté.


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