Oublier l’inoubliable. Se souvenir de l’inavouable.


« C’est quoi encore cette nouvelle qu’elle nous sort de son chapeau ? »
« Ca sort de nul part et tout d’un coup, comme par magie, ça revient ? »
« Comment peut-on oublier un truc aussi grave ? Comment peut-on ne pas se souvenir de la violence d’un événement aussi traumatisant ? Comment peut-on effacer de sa mémoire psychique d’avoir été brutalisée dans sa chair, salie, souillée, pénétrée dans son corps ? »
Il semblerait pourtant que l’esprit, ne sachant pas comment gérer la réception d’une information trop douloureuse, ne trouve d’autre solution que de la refouler, dans les ténèbres d’une mémoire abyssale profondément enfouie et que les années qui passent n’auront de cesse de recouvrir.

Face à une blessure physique aussi immonde que l’est un viol d’un corps qui n’a pas pu se protéger, l’esprit prend en charge le choc et répond à l’ébranlement par la cristallisation.  Le corps est pétrifié dans une grotte d’effroi dont il ne peut s’extirper, dont il ne peut sortir. L’esprit quant à lui se glace dans le refuge sécurisant de l’oubli pour ne pas se souvenir.
Voilà comment on omet, comment on oublie.
Voilà pourquoi on se tait.

C’est ce que l’on m’a raconté. C’est comme cela qu’on me l’a expliqué.
Parce que quand « c’est » revenu, moi non plus je n’y croyais pas. Moi aussi je disais « mais comment ai-je pu ne pas me souvenir ? » et « Mais pourquoi maintenant alors que ça s’est passé il y a dix ans ? »
Et pourtant.
C’est ce que l’on appelle l’amnésie post-traumatique.
Ce n’était pas un moyen d’attirer l’attention sur moi en me lamentant. Je n’ai pas fait exprès. Je ne voulais pas. J’aurais préféré continuer de superposer d’autres souvenirs sur cet événement passé, ajouter d’autres couches bien épaisses qui m’auraient emmitouflée d’avantage dans l’ignorance. Parce que les images qui passent entre les mailles du filet et remontent à la surface sont immondes et insupportables. Mais il faut pourtant y faire face, les regarder et se dire qu’il n’y a plus de raison d’avoir peur, que ce ne sont désormais que des bouts de papier. Qu’il suffit de les déchirer en mille morceaux.  Quand j’étais petite, je cauchemardais que des voleurs s’introduisaient par la fenêtre de ma chambre pour me faire du mal. Pour me libérer de l’angoisse que représentait ces rêves qui alourdissaient la légèreté de mon insouciance, Maman avait trouvé un remède imparable : je dessinais les vilains voleurs venimeux  (aussi moches, répugnants et effrayants qu’ils l’étaient dans mon imagination), déchirais la feuille en cinquante-douze morceaux et les jetais dans les toilettes en tirant héroïquement la chasse d’eau. Je gardais toujours un petit bout du dessin et le plaçais sous mon oreiller pour me souvenir que malgré la peur, les frissons, et les sueurs que m’avaient infligé ces petits démons imaginaires, j’avais vaincu avec courage et détermination les menaces de leur invasion.
C’était plus facile quand j’étais petite.
Je me croyais invincible. Les voleurs n’avaient pas d’identité. Ils étaient invisibles.
Les violeurs, eux, ont un nom. Un visage. Pire, ils ont un cœur. Ils ont une âme. Aujourd’hui, j’ai l’abject sensation que les voleurs de mes cauchemars enfantins se sont échappés de mes rêves pour pénétrer dans mon quotidien. Comme une peinture si réaliste devant laquelle on s’arrête, interpellé, se questionnant s’il ne s’agit pas d’une photographie.
Troublante vraisemblance. Insoutenable réalité.
Pas de fiction. Pas de caméra. D’acteurs professionnels. De scénario improbable, irréel.

Tout était vrai. Tout était là. C’était caché quelque part.
Maintenant c’est là. Ce truc dont je ne voulais pas. Ce truc que je n’accepte pas.

Pourtant, il fait partie de moi.

Et parce que quand ce sont des professionnels qui en parlent, les maux évoqués se teintent d’une couleur différente, ont un impact plus important et gagnent en crédibilité, que quand se sont les seules victimes qui témoignent.

Je joins à mon post un article récemment paru sur Madame Figaro  après que Flavie Flament, conjointement à la sortie de son livre La Consolation, ait évoqué publiquement le viol qu’elle a subi étant enfant. Dans cet article, retrouvez des explications sur le phénomène d’amnésie traumatique par Muriel Salmona, psychiatre et fondatrice de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie.

Peut-on vraiment « oublier » un viol ?
Muriel Salmona. –
 Oui, l’amnésie traumatique est très fréquente chez les personnes victimes d’un viol pendant leur enfance. Elle est dûe à des mécanismes neurologiques opérés par le cerveau pour survivre. Au moment de l’agression, le stress est tellement extrême qu’il représente un danger vital pour l’enfant. Pour le stopper, le cerveau fait « disjoncter » le circuit émotionnel, et la mémoire avec. La victime est comme paralysée. La mémoire des faits reste bloquée dans l’amygdale cérébrale, cette petite structure non consciente qui gère les réponses émotionnelles de l’individu.

Comment ce bloquage peut-il perdurer pendant des décennies ?
Cette mémoire traumatique est anesthésiée, elle n’est pas transformée en « mémoire autobiographique », celle que l’on peut raconter. Comme une machine à remonter le temps, elle ressurgit parfois en réaction à un bruit, une odeur, un geste… L’alarme se réveille, le stress grimpe. Pour ne pas voir ce souvenir insupportable jusqu’au bout, le cerveau se dissocie de nouveau, se déconnecte des émotions, comme un couperet. La personne est envahie par des choses horribles mais ne les ressent pas à leur juste mesure.

Les vicitmes savent-elles au fond d’elles-mêmes qu’il y a un problème, ou peuvent-elles être totalement « surprises » par la « révélation » de leur viol ?
Elles ressentent un vide, un mal-être, comme si elles n’existaient pas. Elles savent qu’elles ne vont pas bien mais cette souffrance ne se correspond à rien. Alors elles culpabilisent, en se disant « j’ai tout pour être heureuse et pourtant, je suis malheureuse à l’intérieur ». Beaucoup savent au fond que cet événement a existé mais il est comme noyé. Elles sont dans l’incapacité de parler car l’absence d’émotions leur fait croire que c’est irréel, que ça ne s’est pas vraiment passé. Certaines patientes me disent : « Je sais que j’ai été violée, mais c’est comme si je ne l’avais pas été ». Souvent, les patients comprennent la gravité des faits quand ils voient notre réaction, à nous, les psychiatres.

Ces personnes peuvent-elles être heureuses en vivant emmurées dans ce silence ?
Elles peuvent vivre des moments de grand bonheur… Mais dans l’ensemble, ça ne va pas. Elles sont comme colonisées par quelque chose qui les empêche de vivre pleinement, condamnées à jouer un personnage qu’elles auraient aimé être. Elles ont conscience que l’image que leur renvoient les autres n’est pas la bonne. Les victimes font perpétuellement des efforts pour tenir debout, comme si elles bâtissaient un pont au dessus de leur propre route. Mais elles sont coupées d’elles-mêmes.

Souvent l’agresseur fait partie de l’entourage. Comment la relation entre les deux peut-elle continuer comme si de rien n’était ? 
En effet, plus de 90% des agressions, les auteurs sont des proches. Dans 50% des cas d’enfants mineurs, il s’agit d’un membre de la famille. Rester en proximité avec le violeur et/ou ses complices complique la révélation du traumatisme. Le cerveau n’arrête pas de disjoncter, sans quoi il serait impossible de survivre.

Il serait tentant de rester dans cette anesthésie qui évite d’affronter une réalité sordide…
Un tel traumatisme a un impact gravissime sur la santé. Les victimes font face à un risque de mort précoce plus grand. La moitié d’entre elles tente de se suicider. Elles développent plus facilement des maladies, du diabète, un cancer, une hypertension artérielle… La majorité des enfants agressés subiront de nouveau des violences sexuelles au cours de leur vie. Ils ne cessent de s’auto-anesthésier, parfois par la consommation d’alcool et de drogues. ll faut leur faire prendre conscience qu’il s’agit d’un sujet vital pour eux.

Flavie Flament affirme que la mort de son grand-père a déclenché l’explosion des flash-backs… 
Des événements peuvent en effet « libérer » la mémoire. Il peut s’agir d’une violence supplémentaire, comme la mort d’une personne protectrice. Tout se réactive : la victime se sent à nouveau en grand danger et cette fois, son stress supplante le système d’anesthésie. Souvent, ce sont plutôt des situations positives qui font s’ouvrir la boîte : le fait d’être avec une personne qui vous aime, la naissance d’un enfant ou la séparation avec l’agresseur, quand il meurt par exemple. La dissociation s’amenuise lorsqu’on se retrouve entouré, dans un circuit protecteur.

Comment ouvrir cette boîte noire sans disjoncter de nouveau ? 
Le psy accompagne le patient en le sécurisant, comme un guide, dans la plongée du souvenir. Ensemble, ils vont revivre l’événement et vont faire éclater la bombe sans que la personne tombe dans un état émotionnel dévastateur. Au final, le patient comprend ce qu’il s’est produit dans son passé. Cela restera bien sûr un souvenir horrible, mais il pourra contrôler ses émotions et ne plus être colonisé par cette violence. Certaines de mes patientes ont plus de 85 ans, mais le sentiment de libération en vaut vraiment la peine.

Comment gérer « l’après », notamment vis-à-vis de l’entourage qui peut se dire que tout ce qui a été vécu durant des années (mariage, amitié, enfants…) était « faux » ?
Les relations avec les autres ne sont pas fausses… Mais elles ne sont ni pleines ni libres. Une fois libérées du traumatisme, c’est un monde qui bascule : les victimes sont enfin alignées avec elles-mêmes. Les liens avec l’entourage, la famille et les amis changent. Les autres vous voient autrement, vous comprennent parfois mieux, certains culpabilisent. D’autres ont l’impression d’avoir enfin accès à vous. Avec le conjoint, les rapports s’améliorent nettement. Sauf dans le cas d’un couple toxique, où l’un profitait de la dissociation de l’autre pour l’oppresser et en faire son esclave. La révélation provoque un tri extraordinaire et radical dans vos relations : seules restent les belles et bonnes personnes.


6 réflexions sur “Oublier l’inoubliable. Se souvenir de l’inavouable.

  1. Bonjour Alexia,

    Merci pour ces confidences; je ne sais trop comment ce souvenir vous est remonté; pour ma part, je ressens exactement cette dissociation alors que jusqu’à présent, aucun souvenir de ce type ne m’est remonté; à priori, il y aurait eu ce type de traumatisme dans ma famille ascendante; je pense que le cerveau peut emmagasiner des mémoires appartenant à d’autres personnes (famille, inconscient collectif).
    Je suis curieuse de savoir comment les psys valident ces remontées de souvenirs et surtout comment ils les traitent.

    Bon courage de votre côté
    Bien à vous

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    1. Florence, les lésions causées dans le cerveau par des violences sont visibles par l’IRM. Tous les psy ne les pratiquent pas, évidemment, mais… C’est en faisant lire à des victimes de violences des textes racontant un viol, ou en leur faisant voir des images violentes, par exemple, que des chercheurs se sont aperçu que les structures du cerveau qui traitent ce genre d’information, ne réagissent pas comme elles le devraient. Tous les psy savent pas les prendre en charge, parce que tous les psy ne sont pas formés à la psychotraumatologie.

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    2. Laisser le temps au temps est sans doute la meilleure solution. Peut-être n’êtes vous pas encore prête à réceptionner les informations de votre inconscient ?
      Courage et patience…

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