Jour cinq – l’émotion blanche, quand les peurs sont neutralisées.


Si les émotions influencent directement notre alimentation comme je l’évoquais hier, il arrive parfois que l’assiette ne contienne pas suffisamment de place pour toutes les englober. Les angoisses nous envahissent, il y en a de partout, ça déborde, et l’on ne sait plus comment gérer ce trop plein qui inonde notre tête : on perd les pédales de la semoule dans laquelle on s’évertue à piétiner et c’est alors que face à un trop grand nombre de choses à gérer on devient incapable de jongler avec ces petits pois contrariants de la vie qui se sont métamorphosés en véritables boulets handicapants. Impossible de démêler le nœud de spaghettis emberlificotés qui s’est emmêlé dans notre tête, se sont nos capacités de réflexion, notre force de relativisation, et cette réassurance que l’on déploie habituellement pour concilier les tracas quotidiens – qu’ils soient professionnels, relationnels ou personnels – que nous ne sommes plus en mesure de dégainer. Seule la peur s’empare de nous et pétrifie notre action enclenchant bien sûr un cercle étourdissant de dévalorisation. Nous ne pouvons plus prioriser, ordonner, agir, et encore moins prendre une grande bouffée d’oxygène qui nous permettrait de nous apaiser, à défaut de retrouver la bonne recette de nos pâtes à la bolognaise en même temps que notre confiance en nous !
Nous avons tous un jour oublié sur le feu l’eau des pâtes et je suis la première à connaître ces débordements de ma cocotte minute intérieur qui menace d’exploser plusieurs fois par semaine. Non seulement parce que je passe mon temps à me mettre la rate au court bouillon, ensuite parce que je suis une grande stressée mais surtout parce que j’ai le talent d’élaborer des recettes de cocktails détonnants particulièrement riches en ingrédients riches en nutriments dévalorisants (oui, oui, c’est une nouvelle propriété des aliments découverte tout récemment par des chercheurs en diététiques !).
Je vais m’arrêter là avec les métaphores alimentaires mais je trouvais le parallèle particulièrement intéressant sachant le contexte dans lequel j’ai dû aujourd’hui expérimenter la gestion de ma journée particulièrement stressante, éprouvante, angoissante, oppressante (oui, rien que ça !). Mais il semblerait pourtant que je sois encore vivante pour vous en raconter un petit morceau et surtout pour vous dire que j’y suis arrivé – et sans que l’eau des pâtes n’ait débordée, la cuisson des spaghettis était juste al dente, les boulettes de viande hachée légères comme des petits pois et surtout, que comme tout était sous contrôle, (et l’assiette suffisamment grande), j’ai pu apprécier la saveur chaque instant qui s’est merveilleusement bien passé.

Je me suis levé très tôt. Trop tôt. Rien d’exceptionnel a priori : qui ne resterait pas un jeudi matin au fond de son lit ? Qui n’aurait pas envie de repousser le réveil de cinq, dix, quinze minutes… oh et puis aller d’une petite heure ? Sauf qu’une carence en sommeil pour moi est traumatisante parce que je sais pertinemment que si à la faiblesse physique s’ajoute l’épuisement dû au sommeil, ce n’est pas tant que je serai de mauvais poêle (je sais j’avais dit que j’arrêtais d’employer le champ lexical de l’alimentation mais c’était tellement tentant que mes doigts l’ont tapuscrité sans que je puisse les en empêcher !) mais surtout mais surtout que j’allais être exténuée de fatigue.
Je pallie habituellement le manque de sommeil par l’inactivité. C’est à dire que je reste allongée quasiment toute la journée car à défaut de pouvoir faire une sieste j’essaie à tout le moins de me reposer en mettant mon corps en mode veille, toujours avec l’espoir de passer une meilleure nuit et surtout de rattraper la fatigue que j’ai accumulée. Mais je déteste ces journées où je dois m’imposer de ne rien faire, où mon corps m’oblige à rester immobilisée physiquement mais surtout me condamne à ne pas pouvoir seulement prendre un bouquin pour lire car mes yeux n’ont pas même la force de déchiffrer les caractères sur les pages qui sautillent et de suivre le tempo déchaîné de la danse frénétique qu’ils mènent. Je ferme les yeux pour que les picotements cessent et je pratique mon sport de prédilection : le vélo. Vous savez, la petite roue de hamster dans ma tête qui jamais ne s’arrête ? Et bien si quand je suis épuisée de sommeil mon corps ne supporte pas même la position verticale, je peux vous assurer qu’il n’a pas le moindre mal à activer les pétales de la bicyclette qui se met à tourner dans ma tête. Je parcours à minima l’équivalent de la distance du your de France en une journée (Jules Verne, je t’ai battu à plates coutures et sans même me doper !). Je ressasse, je réfléchis, j’analyse, je planifie. C’est un autre monde qui se met en marche, un univers silencieusement agité, bruyamment calme et sourdement mouvementé. Quelle frénétique cacophonie mélodieuse !
Aujourd’hui j’allais manquer inexorablement de sommeil. Et ce bien que je me sois couchée à vingt-et-une heure. Je le savais et j’en étais déjà traumatisée parce que je ne pouvais et ne pourrai pas rester allongée toute la journée. J’avais des obligations, des engagements auxquels je ne pouvais déroger et que je devais honorer. Alors il faudrait déjà que je prenne sur moi, que je demande à mon corps de supporter cela et de surpasser cette première difficulté.
Ca allait être éprouvant car à force de lui demander de prendre sur lui je ne sais plus où se trouvent ses limites, je ne sais plus reconnaitre les signaux d’alarme qu’il peut m’envoyer. Non que je refuse de l’écouter mais simplement que j’ai énormément de mal à l’entendre me parler. Non que je refoule les messages qu’il émet mais simplement que je ne ressens plus les émotions que renferme ma chair anesthésiée.
Autant vous dire qu’en état de manque de sommeil, mon corps est sans pitié pour exprimer la douleur qu’il ressent et n’hésite pas à la faire vibrer dans mes cellules en m’empêchant de réaliser le moindre mouvement.
Et pourtant, aujourd’hui il faudrait se lever à cinq heure trente.
Et pourtant aujourd’hui il faudrait descendre les escaliers du métro. Les descendre. Les regrimper parce que l’Escalator était en panne. S’entasser dans la ligne 13. Puis galoper pour attraper le train. Et quand enfin assise il fallait déjà se relever parce que le TGV était arrivé à destination de l’endroit où j’allais devoir là encore redoubler de force, de courage et d’énergie pour mobiliser ma joie, ma bonne humeur, ma détermination qui étaient restées enfouies à Paris, au fin fond de mon lit.
J’ai parlé. Devant cent quatre-vingt personnes.
J’ai pleuré. Devant cent quatre-vingt personnes.
J’ai souri. Devant cent quatre-vingt personnes.
J’ai vécu, c’est ça ? Bon sang ! Pour la première fois en l’écrivant ce soir, je réalise que je n’ai même pas eu peur !
Car oui j’avais peur de parler.
Car oui j’avais peur de pleurer.
Car oui j’avais peur de sourire.
Mais surtout, je n’osais plus vivre parce que ce n’étaient pas que mes émotions que j’avais linéarisées, pacifiées, affadies. C’était ma vie toute entière que j’avais neutralisé, complètement anéanti.

P.S. : Je ne vous raconte pas le reste de mes péripéties, à savoir, comment j’ai géré le fait de manger à l’improviste dans le train, un bout de chien. Le retour précipité à Paris pour être à l’heure à la sortie de l’école des quatre enfants que je vais chercher tous les jours depuis deux semaines, et puis la ligne 13 à l’heure de pointe, oh et les aisselles divinement odorantes de ce charmant monsieur. Moi qui me réjouissais d’être passée entre les gouttes, voilà que le dessus de ma tête s’est retrouvé littéralement trempé, et pourtant, s’il y a bien un lieu où je pensais être à l’abri de la pluie c’est bien dans le métro ! Mais voilà que je suis rentrée chez moi. Et bon sang, que je suis fière et heureuse ce soir. Parce que même si je suis épuisée, je n’ai qu’une hâte : sentir à nouveau la vie tambouriner dans mon corps !
Mais en attendant, je sens que je vais passer une nuit des plus reposantes !

J’espère que comme moi, la prochaine fois que vous aurez des bolognaises à préparer ou un sac d’angoisses à démêler vous vous rappellerez de la recette que j’ai essayé de vous transmettre aujourd’hui : une bonne cuillère à soupe de relativisation, deux pincées de confiance, quatre à cinq respirations profondes, et six rondelles de bienveillance ! Ah et surtout n’oubliez pas de dresser le tout dans une assiette suffisamment grande ! Bon appétit !


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