Jour quatre – Les émotions au cœur de l’assiette


Si les oignons nous font pleurer, et que les piments nous font suer c’est bien que les aliments eux-mêmes provoquent en nous des sensations incontrôlables parce qu’instinctives. Vraisemblablement nous réagissons malgré nous à certains aliments provocateurs de manifestations physiques que ni notre volonté ni nos sens ne peuvent maîtriser.
Mais qu’en est-il des autres émotions liées non pas au contenu de l’assiette mais à tout ce qui se rapporte à l’acte de manger, au moment du repas, que nous pouvons ressentir, éprouver, manifester, parfois volontairement, d’autres fois inconsciemment mais qui restent néanmoins le moyen d’expression d’une émotion ?
On se réunit autour d’une table pour célébrer un heureux événement, on partage des mets exquis pour fêter une date importante, on se rend au restaurant à l’annonce d’une bonne nouvelle. Un repas festif est l’illustration même d’un moment de joie et plus cette joie est grande et intense, plus la table sera grande, les convives nombreux, les aliments savoureux, et l’instant partagé aussi mémorable que la nouvelle célébrée. Par opposition, il est de coutume d’associer une table triste et banale, une conversation plate comme un trottoir de rue et des convives silencieux qui noient leur chagrin le regard plongé dans cette assiette contenant des aliments désespérément fades et insipides. De même il suffit d’une mauvaise nouvelle ou d’un événement malheureux pour que notre déception voire notre chagrin se manifeste au cœur de l’assiette.
Et quoi de plus fort que d’utiliser l’alimentation, le carburant qui nous approvisionne, qui nous maintient en vie, pour s’exprimer, pour manifester des émotions humaines, qui nous distinguent des autres espèces ? Car je doute que les fourmis se privent de manger lorsqu’elles ont un chagrin d’amour ou qu’un gendarme leur a posé un lapin. En revanche, nous, les hommes, savons parfaitement user de ce moyen d’expression pour exprimer et extérioriser ce que nous ressentons intérieurement, profondément. Il suffit d’observer une table pour en déduire assez précisément l’état et le profil des personnes qui y sont installées. Celui qui baffre pour remplir une carence affective. Celle qui picore parce que son esprit est inquiété par des préoccupations qui l’empêchent d’être présenté à son assiette. Cet autre qui ne fait que parler et s’empiffrer de tout ce qui traîne sur la table parce qu’il a besoin de montrer qu’il existe par son exubérance à outrance. Cette frêle hirondelle qui ferme la bouche, pour se taire, pour jeûner, parce qu’elle estime ne pas mériter s’exprimer, ne pas avoir le droit d’exister, parce qu’elle ne se sent pas à sa place, ni à cette table à cet instant, ni en société, dans sa vie et encore moins au sein de sa propre existence. Toute personnalité est identifiable par le comportement qu’il adopte à table. Et si nous sommes, a contrario des animaux, doués de parole, il semblerait que parfois les mots nous manquent pour exprimer convenablement et avec une intensité suffisamment forte, ce que nous avons sur le cœur, ce qui nous reste sur le cœur, ces choses que l’on ne digère pas et que la nourriture, de manière restrictive ou abusive, nous semble être un moyen efficace pour manifester.
Il n’est pas rare que l’on me demande quel a été l’élément déclencheur du trouble du comportement alimentaire dont je souffre et c’est toujours par la même réponse que je l’explique : un cocktail explosif. Il n’y a pas une seule raison. Un unique détonateur. Mais pourtant un jour Ca fait BOUM. Boum dans la tête. Boum dans l’assiette. Boum dans le corps. Et voilà comment la dégringolade aux enfers débute. Il fallait que ça sorte. Il fallait que je trouve le moyen d’exprimer, d’extérioriser, d’exorciser cette souffrance que je contenais dans ma chair, que j’étouffais dans mes tripes, que je bloquais dans ma tête avant que le volcan de lave qui lacérait mon âme ne finisse de m’ébouillanter. Alors j’ai essayé plusieurs moyens d’expression jusqu’à en trouver suffisamment puissant pour que le cri silencieux que je poussais soit à la fois vu, entendu et reconnu. Et il s’est avéré que le plus efficace A été celui qui m’a offert la possibilité de montrer distinctement le degré de mon mal-être.
J’ai pu me faire souffrir à la hauteur de combien je voulais mourir.
J’ai pu me détruire avec autant d’intensité que la douleur que j’éprouvais mais que je ne savais comment dire.
Arrêter de manger m’a permis de cracher enfin enfin le morceau qui était resté si longtemps coincé dans ma gorge nouée.
Tout s’est cristallisé au moment du repas. Tout s’est concentré au cœur de l’assiette.
Et si aujourd’hui j’ose à nouveau parler, je m’autorise enfin à remanger c’est parce que j’ai compris qu’il existait d’autres moyens pour s’exprimer que celui de ne pas manger. Il va de soi que se nourrir est vital, c’est le fondement de tout. Sans nourriture, pas d’énergie pour vivre, sa vie, pour vivre, des expériences, des rencontres, des émotions. Mais j’ai assez fermé ma bouche, je me suis assez tue. Voilà pourquoi depuis quelques temps j’ai choisi la voie des nouvelles thérapies pour essayer d’expérimenter d’autres manières d’extérioriser ce qu’autrefois je manifestais en jeûnant. L’écriture, le théâtre, le chant, la photographie, le dessin, la cuisine, le yoga, la philosophie, la musique, l’art… Autant de moyens d’expression auxquels je m’essaie grâce à l’énergie vitale et motrice que m’octroie la nourriture pour trouver ma voie, libérer ma parole et ne plus avoir peur de dévoiler mes émotions, de les laisser sortir, autrement.
L’alimentation n’est pas une fin en soi, c’est un moyen. Celui qui me permet aujourd’hui non pas de dire que je souffre mais celui qui me donne le courage de reconstruire ma plume, de déployer mes ailes pour devenir une personne, une femme équilibrée, complète et accomplie.


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