Jour un – jour nu


Je n’ai rien fait de plus si ce n’est être moi dans ce corps décharné qui, aussi près de mes os soit il, ne me définit pour autant pas. Je n’ai plus rien qu’une pellicule de chair qui enveloppe mon être, qui épouse mon âme saillante et transperce l’épiderme de ma peau. Je n’aime pas ce corps. Il n’est pas mien. Il n’est pas moi. Elle non plus ne l’apprécie pas. Il est répugnant. Elle le voit. Elle le sent. Je le lis dans son regard dépité. Dans ses yeux de maman. Elle est éprouvée de voir son enfant tellement écorchée physiquement et pourtant débordante de vitalité et d’espérance. Car si mon corps souffre de la maigre couverture qui ne le protège plus, mon esprit n’a jamais autant été parcouru par un tel torrent de vitalité. Le fleuve qui coule dans mes veines par salves toniques ne s’est jamais reparti dans mon corps aussi énergiquement et chaque molécule d’eau pétille dans mes cellules comme le feu d’artifice éblouissant d’un soir de fête enivrant. Quel paradoxe troublant que la vision de cette carcasse ragoûtante ternie par le temps dans laquelle s’est incarnée mon etre depuis toutes ces années en opposition à la douceur des traits de mon visage, la tendresse mielleuse de mon regard doré et la lumière divine qui illumine mon esprit.
Je ne voulais plus écrire sur ce sujet qui déjà déborde dans ma tête. Je ne voulais plus jouer qu’avec des mots légers, doux et pétillants. Jongler avec des lettres aux sonorités mélodieuses, et coulantes d’harmonie. Employer des mots graves, sérieux et dégoulinants de tristesse ne m’intéresse plus parce que de la même manière que je ne m’identifie plus à ce corps délabré dans lequel est logé mon âme, je ne supporte pas non plus l’idée que de mes doigts s’échappent des propos teintés de désespoir. Parce que je ne suis pas désespérée et que je suis bien plus animée par la détermination et la volonté de réduire à néant ce mal qui me ronge plutôt que de me laisser dévorer par lui. Je ne me suis jamais sentie davantage en possession de mon esprit et maitre suprême de mes actes qu’en ce moment où, paradoxalement, mon corps semble ne pas m’appartenir. Mais à qui est-il alors ? Et comment le schisme qui scinde mon corps, mon âme et mon esprit peut-il être si intense et profond ? Avec le temps qui passe, les journées qui se raccourcissent, la lumière du jour qui s’évade toujours plus tôt dans le crépuscule et la nuit sombre qui engloutit la rosée matinale, le ténébreux fossé qui me sépare de mon être ne cesse de se creuser alors que dans ma tête les projections éclaboussantes de vitalité pleuvent telles de scintillantes gouttes de cristal dans un ciel nébuleux. Comme les bourgeons d’un arbre qui auraient tardé à éclore en été mais dont la détermination à s’épanouir s’opposerait aux lois de la nature qui voudraient que fanent ces belles plantes en devenir qui n’ont pas eu la chance de fleurir au moment voulu. La nature peut-elle fleurir en hiver malgré les clapotis des gouttes de pluie qui perlent sur leurs fruits ? Et les flocons de neige hivernaux et anguleux ? Sont-ils aussi nourrissants que les rayons brulants du soleil moelleux ?
J’aimerais lui donner de la vie à toucher, de la chair à palper sous ses doigts. Parce qu’elle possède le don d’apaiser les cicatrices qui brûlent ma peau, de détendre les noeuds qui tordent mon esprit, chacune de ces douleurs qui m’incitent à déprécier ce corps que je subis.


Une réflexion sur “Jour un – jour nu

  1. Merci pour ce touchant témoignage; je ressens la scission corps-esprit et la sensation de maîtrise comme une description de votre symptôme anorexique (je l’ai ressenti exactement de cette façon lorsque malade); pour ma part, il y avait une grande part d’illusions dans la vitalité de l’esprit, par frustration du vécu réel, manque de maîtrise sur le cours des évènements réels et une certaine peur des choix et engagements; je pense (toujours pour ma part), que c’est le privilège des gens très doués de pouvoir choisir de faire ce qu’ils veulent; ces possibilités de choix appellent alors des questions existentielles sources d’angoisse: quel sens donner à ma vie, quelle(s) voie(s) choisir, qu’est ce que je veux vraiment, où sont mes priorités, peur de se tromper, peur de ne pas être à la hauteur, peur du regard des autres, peur des risques d’échecs et de déceptions….Pas facile d’accepter les demi-mesures et souvent le temps nécessaire pour les expériences, bref, les hauts et les bas de la vie.
    J’ai personnellement commencé une réconciliation corps- esprit par la politique des petits pas, dans des actions du quotidien; voir le beau dans l’ordinaire et oser prendre des décisions sans vision ou maîtrise de la destination finale de ces décisions; c’est d’ailleurs valable pour l’acte de manger.

    Bon courage en tous cas et c’est toujours un plaisir de vous lire !

    Bien à vous

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