Le magicien désenchanté 


Il faudrait donc réécrire sa vie. Recommencer à zéro comme ils disent. Même si lui avait plutôt l’impression que son point de départ se situait plus proche du centre de la terre qu’à la surface du globe tant il avait été atterrée et profondément enfoncé par cette chute brutale et inattendue qui l’avait obligé à prendre conscience du tissu de mensonge qu’il s’était appliqué à broder. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Ascension verticale, noyade dans le désert. S’il est aisé d’envisager pédaler dans la mer, représentez-vous donc notre magicien déboussolé essayer de nager dans les grains de sable du brûlant et ténébreux désert. C’était tout comme une quête vaine et désespérée vouée à l’échec, à la misère. Par où commencerait-il ? Il avait encore du mal à se maintenir debout sur ses deux pieds sans ressentir l’ivresse vertigineuse du tourbillon de la vie qu’il allait devoir affronter quand il aurait regagner suffisamment d’énergie pour entamer la rédaction progressive de… Cette page ? Ce chapitre ? Ce livre ? Que lui fallait-il produire ? S’agissait-il, en abandonnant le déguisement qu’il avait endossé comme seconde peau lorsqu’il se donnait chaque soir en spectacle, de noircir une page intégralement blanche ? Pouvait-il emprunter quelques tours, une ou deux formules magiques de son précédent spectacle comme boussole pour se guider sur ce nouveau parcours, purifié de mensonges, désinfecté de faux-semblants ? Le quatrième mur doit tomber. Le rideau de fer doit s’effondrer. Plus limpide et transparente que l’eau ruisselante d’un oasis dans le désert, sa vie devrait désormais n’être teintée plus que d’honnêteté et de lumière. S’il avait été facile d’ôter le masque qui recouvrait seul ses tempes et ses paupières, enlever chacune des couches protectrices dont il s’était paré pour armer solidement sa carapace allait être une épreuve des plus périlleuses et délicates. Jusqu’où faudrait-il aller pour atteindre la pureté suprême ? Celle qui lui permettrait d’être au plus près de son identité profonde et sincère mais sans tomber, une fois de plus, dans les extrêmes ? Car tout n’est qu’une fois de plus question de justesse et problème d’équilibre. Jusqu’où sommes-nous vraiment nous-même ? À partir de quand dévions-nous du chemin que nous avions décidé d’emprunter pour orienter nos choix, pour border notre personnalité, pour atteindre la destination de cet épanouissement que nous espérons tous mais auquel aucune route pré tracée, aucun itinéraire déjà dessiné ne semble avoir déjà été trouvé. Des recommandations, il en existe dans les livres, les magazines, à la télé, à n’en plus compter. Des conseils, on nous en donne sans cesse à la volée comme on distribuait en temps deMais face à ce flot permanent d’informations qui nous persécute incessamment comment ne pas se sentir perdu et désemparé quand déjà au sein même de notre vie nous nous sentons déboussolés ? Incapable de prendre des décisions pertinentes et de faire preuve de bienveillance à notre égard, il faudrait en plus être en mesure d’effectuer cette opération de tri sélectif et judicieux parmi la multitude de doctrines, de philosophies et idéologies qu’il serait bon d’appliquer parce que c’est celle qu’il est recommandé d’appliquer. Certains se plaignent d’être contraints faute de suffisamment de possibilités, mais la surabondance de choix n’est pas toujours bénéfique car à trop pouvoir choisir on en devient incapable de décider, de trancher. Finalement ne vaut-il mieux pas avoir seulement deux options, voire aucune et donc une orientation imposée, plutôt qu’un éventail de possibilités confuses qui nous oppresse, nous paralyse, nous étouffe et par dessus tout nous laisse désemparés car incapables d’opter pour une branche plutôt qu’une autre. La salle de spectacle, tout aussi sombre, tamisée et abritée du reste de la société fut-elle avait pour le moins cet avantage de préserver notre magicien de cette profusion d’informations qui déstabilise nombre d’humains parfois à leur insu qui ressente l’asphyxie mais qui sont tellement plongés profondément dans cet univers aliénant qu’ils ne parviennent pas à déterminer la cause de leur étouffement. Ils souffrent de vivre mais ne peuvent attribuer une cause à leur mal-être parce qu’ils n’ont pas le recul nécessaire – cette distance qu’avait trouvé le magicien sur sa scène, derrière son rideau, tout comme dans une caverne – pour s’élever au-dessus de leur monde, s’extraire de leur rythme frénétique, et se demander d’où viennent les tâches d’encres qui assombrissent leur quotidien et les enveloppent dans un air ambiant dépourvu d’oxygène, encombré de poussière. Quelle forme d’ignorance est préférable : rester focalisé sur le seul chemin que l’on a décidé d’emprunter pour atteindre la destination de ce que l’on considère comme notre bonheur suprême en se fermant au monde, en se préservant du bombardement aliénant incessant d’informations, de recommandations et autres conseils que la société nous propose qui nous dévierait de nos aspirations en nous suggérant diverses voies ou bien être tellement au cœur et en proie à cette aliénation qu’au-delà d’avoir perdu de vue nos objectifs (en a-t-on seulement jamais eu ?) nous ne sommes plus même capables ni de nous en extraire (nous en sauver ?), ni d’avoir conscience que nous y sommes piégés. Quelle que soit notre degré d’ignorance et donc notre position dans la société, il va sans dire que les choix qu’elle nous offre (auxquels elle nous condamne ?) ne sont en rien favorables à ce à quoi pourtant elle nous suggère d’accéder : la voie de la joie, la mélodie du bonheur, la chanson d’une vie épanouie. 

Notre magicien, bien trop lucide quant à la limitation de l’autre orientation que celle qu’il a déjà expérimentée en vivant à l’écart de la société (bien qu’il soit resté en contact avec elle en se donnant à voir sous l’angle qu’il avait soigneusement choisi de se dévoiler) reste, nous le comprendrons bien, quelque peu dubitatif et retissent quant à la seconde option vers laquelle il lui restait à se tourner. Mais pour autant il ne pouvait se résoudre à accepter d’envisager suivre, comme tous les autres hommes, comme tous les spectateurs qui étaient descendus dans sa caverne, ce mode de pensée, ce mode de vie purement fondé sur la passivité active. Ils étaient définitivement bien à leur place quand, assis, statiques dans leur fauteuils, ils regardaient en silence se jouer devant eux la vie d’un homme. Car finalement que sont-ils eux-mêmes de plus que des spectateurs abrutis au sein de leur vie quand ils ils ne cherchent pas d’autres voies d’existence que celle que leur impose la société ? Ils forment le troupeau bien aligné, sagement rangé, gentiment regroupé mais surtout grossièrement aliéné qu’a façonné notre temps en leur indiquant un jour de prendre la route vers le sud, le lendemain de changer de cap en se dirigeant vers l’ouest et voilà nos semblants d’hommes dévoués agenouillés à quatre pattes qui ont perdu le nord à force d’écouter les uns qui leur dictent une orientation et les autres qui leur montrent du doigt une direction contraire. Où aller, à quelle cadence avancer ? Ils finissent comme des girouettes par se laisser porter par le vent qui, tout aussi indécis, fini par les faire revenir à leur point de départ. À quel drôle de tcha-tcha endiablé et pathétiquement mal chorégraphie ressemble cette pitoyable vie dont il se prétendent maîtriser la destinée. Le plus fascinant est l’assurance qu’ils avancent, revendiquent et affichent face à ceux, plus vulnérables, moins confiants, qui émettent des doutes quant à la pérennité de la tournure qu’emprunte le troupeau dirigé par une poignée de moutons qui, ayant la tête un peu plus gonflée, se permettent d’imposer leur autorité, d’affirmer leur puissance et de se servir de la vulnérabilité des autres pour les écraser à bons coups de sabots.    

Notre magicien, fort de sa longue et riche expérience, a bien fait il y a quelques années de se retirer discrètement de l’attroupement, faisant mine d’être essoufflé à force de vadrouiller à droite, à gauche sans rien dire à personne il s’est évadé. Il a pris une autre route. Le chemin exactement opposé à celui vers lequel se dirigeaient « les autres ». Tous les autres. Aucun ou si peu n’avaient jamais osé se défaire de l’assemblée, s’en détacher pour aller voir ailleurs. C’est à se demander s’ils avaient seulement conscience qu’il pouvait éventuellement exister un ailleurs. Mais le magicien lui était résolu à les abandonner en se libérant, en s’affranchissant de cet attroupement dans lequel il était né et qui l’avait bercé durant toute son enfance dans l’idée que tous ont acceptée : « pas de question, une seule direction : la soumission ». Déjà enfant notre magicien était curieux et s’interrogeait sans cesse sur des préoccupations existentielles à son sens, futiles pour les autres, mais qui ont eu au moins l’avantage de l’aider à développer son sens critique, sa capacité de remise en question de l’ordre préétabli, et sa force de conception de stratégies différentes et innovantes. Il était différent à n’en pas douter. Il n’agissait pas spécifiquement et consciemment en opposition à ce grand ensemble que d’aucuns nomment « Autres » mais sa nature intrinsèque le distinguait en tout point d’eux et cette dissemblance n’a eu de cesse de s’accroître au fil des années parce que lui même n’a pas arrêté non seulement de s’en écarter mais surtout de s’en éloigner en s’élevant spirituellement, en s’enfonçant physiquement. Voilà comment un jour, à force de gambader en direction opposée à celle des Autres, il finit par tomber dans un fossé duquel il ne pensa jamais remonter parce qu’il s’était juré de ne jamais en sortir pour essayer de retrouver le troupeau duquel il s’était libéré. Enfin affranchi de cette foule au milieu de laquelle sa différence l’avait tant fait souffrir, qu’importe la solitude, il préférait l’isolement à la soumission. Ainsi retiré dans sa grotte d’ivoire, il réfléchit longuement au sens qu’il allait désormais donner à sa vie maintenant qu’il ne dépendait plus de rien ni de personne, qu’il s’était délivré des chaînes qui muselaient sa pensée, il était libre de mener la vie que bon lui semblerait et d’être réalisateur, acteur et narrateur du scénario de ce film, celui de sa vie, cette vie qu’il allait mener en toute autonomie. Il se mit alors à l’écriture d’une histoire alors qu’il était encore en âge que ce soit à lui que l’on en raconte. Mais il avait choisi de se destiner à une autre vie que celle des autres enfants, ceux qui étaient restés là-haut, dans le troupeau, encore plongés dans l’insouciance. Il prit son temps. Le travail de rédaction fut laborieux et minutieux. Il avait à cœur de faire les choses bien, de toujours s’appliquer à choisir les justes mots, ceux qui qualifiaient correctement ses sentiments, ceux grâce auxquels il pourrait retranscrire exactement ses émotions. Après avoir posé et élaboré avec des mots le plan d’avenir qu’il allait mener, il lui fallait maintenant trouver comment le concrétiser, lui donner vie et accrocher des ailes aux lettres qu’il avait dessinées sur ses brouillons, ses feuilles volantes, et bouts de papiers. La tâche était ardue, longue et complexe. Mais il avait déjà surmonté tant d’épreuves, sauté tant d’obstacles, affronté tant de difficultés que cette étape n’était finalement rien de plus que quelques notes de musique à pianoter sur une danse minutieusement chorégraphiée, parfaitement rythmée, scrupuleusement orchestrée. La mélodie qu’il allait apposer sur les pas de la danse qu’il avait élaborée ne représentait plus que l’ultime détail à trouver pour que le ballet soit époustouflant, la symphonie parfaite, l’irrésistible alchimie. La délicate et délicieuse touche qui sublime le tableau en chef d’œuvre, l’objet en œuvre d’art. 
cette histoire qu’il voudrait un jour Ce ravin était la salle de spectacle dans laquelle il jouait chaque 
S’il ne pouvait se résoudre à choisir entre sa plume et son clavier pour pianoter les prémices de l’œuvre de sa vie, il savait pour sûr et indubitablement qu’il en avait fini avec les tragédies. Assez de larmes avaient inondées les pages qu’il s’était appliqué à écrire. Trop de maux avaient meurtri son cœur déjà bien déboussolé. 

Là où certains nagent dans un bonheur, lui se noyait au milieu d’un océan de doutes, buvait des tasses d’angoisses, et prenait de plein fouet des bourrasques assommantes de désespoir. Aucun bateau à l’horizon qu’il aurait pu héler pour venir à sa rescousse. Pas de bouée de sauvetage à attraper qui aurait soulagé ses jambes qui, d’un moulin permanent, n’avait cessé de pédaler pour le maintenir à la surface de l’eau et lui éviter de couler dans des profondeurs dont certains disent que quand on y est happé, on ne remonte jamais à la surface. 

Après tout il n’y a pas vraiment d’âge pour continuer à inventer la vie dont on rêve. Car qui décide du moment où l’on a plus la permission de jouer à rêver sa vie ? A partir de quel moment la machine à fabriquer des rêves cesse-t-elle de s’arrêter ? Mais au fait ? Doit-elle nécessairement s’arrêter à un âge déterminé ? Pourquoi ne pas continuer de s’émerveiller, d’inventer, de jouer ? 


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