Cendrillon au Coeur de vair. 


Les gens vont. Les gens viennent. Je les vois défiler. Les vois mener leur vie. Ils passent en coup de vent. Un passage eclair. Un instant fugace. Une trace sur le sable dans le désert. Et moi je reste statique. Et moi je reste stoïque. Assise sur un banc les bras ballants. Debout sur le quai d’une gare, les mains qui s’agitent pour leur faire coucou par le hublot esquissant un sourire forcé pour cacher la peine que je ressens de les voir s’en aller. Partir et prendre le train de leur destinée. Etre en mouvement. Bouger, valser, nager dans l’océan de la vie, parfois à contre courant mais qu’importe la direction qu’ils empruntent, ils s’agitent, sont vivants. Ils ont la force de bouger. De se déplacer. De marcher. Et moi je n’ai que l’énergie de les accompagner, de les regarder mener à bien leur vie, de tourner la tête de gauche à droite pour les voir aller d’un point à un autre de la terre. Constater que leurs vies prennent des orientations diverses aux quatre coins de l’univers. Ils ne savent pas toujours où ils vont. Bien souvent ils ne sont pas sûrs de ce qu’il font. Mais peu leur importe. Ils avancent. Ils ne sont pas inquiets et encore moins pétrifiés par l’angoisse que représente le fait de ne pas véritablement savoir à l’avance ce qu’ils font dans leur vie. Mais quelle importance. La vie ne trouve son intérêt qu’à partir du moment où l’on prend conscience qu’elle n’a pas de sens. Pas de sens préétabli. D’itinéraire défini. De destination choisie. Il faut se laisser aller, se laisser voguer, flotter par le courant d’air qui sifflote en permanence. Sans chercher à lutter. À s’opposer. À maîtriser. Contrôler. La vie n’a pas de sens. Voilà ce qu’il faut se répéter sans cesse. Voilà ce qu’il faut accepter. Mais moi je n’y arrive pas. Et c’est pour cela que je ne bouge pas. Que je n’avance pas. Ne recule pas. Certains disent que l’envie est une danse. Un cha-cha. Un tango. Une rumba. Quelques pas de côtés. Par-ci. Par-là. Un entrechat. Une poignée de pas. On se laisse valser au rythme de la musique. Et c’est bien comme ça. On trouve un partenaire qui nous oriente de temps à autre. On en change. Fluide et malléable. La vie n’est pas toujours contrôlable. Mais moi je n’arrive pas à être souple. Il me faut une chorégraphie pointilleusement organisée. Un rythme chronométré et cadencé. Des pas répétitifs et réguliers. La tête haute, le buste droit, le ventre rentré. J’ai besoin d’un cadre précis et régulier. Des rails de sécurité. Une béquille de chaque côté. Des barres parallèles comme un handicapé en rééducation qui apprend à remarcher. Je ne peux pas partir sans savoir où je vais aller. M’évader sans garantie, sans filet de sécurité. J’ai bien trop peur de l’ennui, de la solitude que je préfère rester immobile. Mais en me cristallisant dans mes angoisses à quoi est-ce que je me condamne sinon qu’à l’isolement, à la privation de relations avec des gens qui eux n’ont aucune autre aspiration que celle de virevolter, de vagabonder, de sautiller dans leur vie ? Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque. Ni le besoin d’expérimenter de nouvelles sensations, de sentir vibrer dans mes tripes le bourdonnement frétillant de la sage mais trépidante folie de la vie. Et quel danger est-ce que j’encours à ne serait-ce qu’essayer de me jeter sur la piste de danse. Un cavalier peut-être viendra m’offrir son bras, me faire une révérence ? Jamais je ne le saurais si je ne m’y essaye pas. Je le sais bien. Je le sais trop. Six ans déjà. Que je me prive. Six ans déjà que j’y renonce. Pour être sure d’échapper à l’insécurité. Et je préfère enfiler mon déguisement poussiéreux de souillon plutôt que de me parer de ma somptueuse robe de bal pour m’assurer d’être suffisamment repoussante afin que personne n’ait envie de m’inviter à être de la soirée. Le costume que j’endosse me va si bien. Repoussante, misérable et effrayante. Comment pourrait-il désormais en être autrement après avoir été durant tant d’années assimilées à cette pauvre fille décharnée enfermée dans sa tour d’ivoire qui refuse de jeter les clés à toutes les personnes qui ont essayé de venir la délivrer ? Mais cette situation doit-elle désormais être une fatalité immuable ? Une banalité immodifiable ? Est-ce devenu un postulat fatal ? Un axiome indubitable ? C’est comme cela que je le vis parfois. Souvent. Tout le temps. Quand je vois les gens insouciants qui parlent de la pluie, du beau temps et des moutons blancs. Ma vie à moi, sous les couches de paillettes que je m’efforce d’y mettre en souriant, est un cauchemar. Et en écrivant ces mots je comprends mieux pourquoi j’ai tant de mal à m’évader, à m’imaginer autrement, à rêver. Chaque nuit quand j’ai du mal à trouver le sommeil je ne perçois que du néant. Je n’arrive pas à compter les moutons blancs quand je ferme les yeux très forts pour m’endormir. Parce qu’ils sont tout noirs. Et que chercher des moutons noirs dans un paysage déjà si sombre où le soleil n’a pas brillé depuis des années, où l’hiver aux neiges monotones a remplacé les étés, les automnes, c’est comme essayer de débusquer de l’eau fraîche dans le désert, de retrouver une pierre précieuse au fin fond de la mer.


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