Condamnation à perpétuité ?


Après avoir passé trois jours immergée dans un inconnu d’ordinaire terrifiant que j’ai appris progressivement à apprivoiser pour le rendre plus vivable et moins terrorisant, trois jours durant lesquels je me suis efforcée de faire abstraction de mes préoccupations habituelles pour substituer mes angoisses existentielles au plaisir de vivre l’instant présent, je suis montée dans le train pour rejoindre mon Paris que j’aime tant, mais mon environnement aussi parfois dévorant, que je condamne aisément d’être la source de la persistance de certains comportements qui entretiennent eux-mêmes cette maladie qui perdure depuis six ans.

IMG_6687

Si ces trois jours ont été incroyablement bénéfiques tant pour les progrès alimentaires que j’y ai fais, mais aussi pour m’aider à rompre définitivement avec les difficultés relationnelles que je rencontre dues notamment à l’isolement et au silence auquel je m’astreins, il fallait néanmoins que je rentre à la maison, que je reprenne le chemin du lycée demain, et surtout que je retrouve, comme chaque semaine, l’étudiante qui m’accompagne pour préparer mon oral de Sciences Po.
Le trajet dans le train n’était pas des plus agréables. Ce sont toujours au cours de ces moments de ballottement d’un endroit à un autre que mon esprit se perd lui aussi dans de profonds questionnements labyrinthesques. Je n’ai certes pas besoin de monter dans un train pour être troublée et happée par ce genre de tourments qui animent quotidiennement mon esprit, mais en descendant sur le quai à Montparnasse, j’ai eu l’étrange et désagréable sensation d’émerger d’une croisière mouvementée. Les pieds sur terre. Le mal de mer. La gorge sèche. Le cœur en miettes. Et toujours le petit vélo dans ma tête, fidèle au poste, qui tourbillonne comme une flèche.
Un peu fatiguée, les jambes lourdes qui peinent à porter ce corps qui m’écœure, me répugne et m’obsède, je marche, je déambule dans le métro bruyant, lugubre et suffoquant pour me diriger dans ce bar du Marais pour mon rendez-vous hebdomadaire.
Il semblerait que je sois prête. Le stress et la dévalorisation qui m’ensevelissent me laissent dubitative, mais il ne me reste désormais plus que quatre jours avant la représentation finale. Après deux mois de répétition intense, il faut nécessairement que j’entre en scène, que je me lance, me jette, me catapulte et admette que j’aurais fait tout ce qui est en mon possible pour me préparer à cette expérience à laquelle je me soumets, cette épreuve que je dois affronter malgré les difficultés que représente pour moi le fait de parler de moi, d’affirmer mes choix, d’oser faire entendre ma voix. Mais chacune de ces expériences qui sont de prime abord de véritables périls pour moi, me permettent de me prouver qu’en toutes circonstances, je suis capable de me surpasser et d’affronter ce que je pensais inatteignable. Vivre ma vie est une épreuve thérapeutique. Je l’ai longtemps perçue comme un calvaire mais je prends aujourd’hui conscience que c’est avant tout une chance inestimable que de pouvoir découvrir, exploiter et développer chaque jour de nouvelles ressources qui m’invitent et m’incitent à sans cesse aller au-delà du néant auquel je me suis condamnée il y a quelques années.
Si aujourd’hui j’ai suffisamment de recul pour admettre que, malgré ce que peut me susurrer au coin de l’oreille l’anorexie qui minimise, discrédite voire pulvérise ces sources de fierté, je suis véritablement en train d’être actrice de la vie que je souhaite voir se dessiner dans un futur proche, il m’arrive cependant encore de connaitre de profonds moments de doute, de trouble, d’inanité. Comme en cette fin de journée. Après que je me sois retrouvée quelque peu désemparée et seule face à moi-même. Je suis extrêmement douée pour dissimuler, recouvrir d’un voile épais mes angoisses en me gavant de connaissances, en occupant mon esprit par des lectures incessantes. Mais en remontant de Saint-Paul à Châtelet pour prendre le métro, j’ai été confrontée à la limite de ma boulimie spirituelle qui comble habituellement la peur de la solitude et du vide que je ressens en permanence mais que je m’efforce d’anesthésier, de la même manière que je m’applique, pour ne pas y être confrontée, à me camoufler derrière des vêtements informes qui dissimulent ma silhouette répugnante.
J’ai eu honte. Je me suis vue dans les miroirs des magasins. Dans les reflets des fenêtres des restaurants. Toujours trop volumineuse, encore plus repoussante. Quelle douleur que celle de me sentir tellement écœurée par mon enveloppe corporelle, par l’image que me renvoient ces impitoyables miroirs mais aussi de constater mon incapacité à accepter de voir mon corps changer, de m’autoriser à prendre la place nécessaire qui me permettrait de m’affirmer sur terre. Et toujours, je finis par me cacher les yeux face à cette silhouette que je déteste, me fouettant à coup d’insultes méprisantes. Mais comment est-il possible de manquer tant de respect à son corps ? Mais comment est-il possible de persister à se frapper, se lacérer, se déchiqueter si fort ?
J’aimerais me sentir belle. J’aimerais me trouver aussi agréable et plaisante que ces jeunes femmes que j’envie quand, joliment vêtues, elles se promènent avec assurance dans la rue. Ô combien je hais celle que je suis. Celle que je me condamne à rester. Celle que je suis incapable d’abandonner.
J’aimerais me réveiller et être enfin débarrassée de ce poids incommensurable et insoutenable qui conditionne ma vie, qui dévore mes envies. Si seulement je pouvais passer outre ces obsessions qui censurent mes aspirations, qui oppriment mes projections.
Pourquoi ne suis-je pas en mesure de laisser éclore cette jeune femme courageuse que j’entre-aperçois lorsque je mène avec acharnement et sur tous les fronts ces combats que nombre de personnes n’auraient été capables de remporter ?
J’ai peur de me déployer, de me révéler et d’oser affirmer ma personnalité.
J’ai honte de cette minable et rachitique vermine que je suis devenue.

6 réflexions sur “Condamnation à perpétuité ?

  1. Condamnée à vivre avec l’anorexie ?
    Et si vous commenciez par connaître vos limites ? Vous ne pouvez pas descendre dans des abysses intersidérales et devenir l’ombre de vous-même.

    …Je me doute qu’il y a chez vous une très grande sensibilité que l’anorexie tente d’éponger.

    A côté de cela vous avez bien des victoires. Vous le savez. Et des milliers de jeunes filles de 18ans revendraient leur père pour avoir vos Dons !

    Je vous envoie mon énergie l’écrivain aux cheveux de feu 😉

    J'aime

  2. J’y ai vaguement pense en écrivant le message. Entre l’intention premiere et la façon dont le message est pris il y a une marge ! J’ai egalement oublié les smileys ! L’écrit génère des malentendus. 😉

    Cependant il vaut mieux ne pas avoir de père (ou de mère hein ) plutot qu’une figure maltraitante.

    Je suis triste de constater que mon message aura ete mal interprété.

    Profitez bien de votre vie faite de stress et de violence quotidienne, de votre vie atroce de sedentaire et d’étudiante médiocre.

    Trop dure la vie !

    Ça doit être adéquat maintenant je suppose.

    Bon courage ! 😉
    Et encore désolée si vous avez mal pris mon message. Je n’en lasserai plus, ca m’apprendra !

    J'aime

  3. Vous êtes extrêmement courageuse, vous êtes sur la voie de la guérison, mais celle-ci n’est ni un long fleuve tranquille, ni un parcours linéaire… Car les vieux démons ne sont jamais très loin et si prompts à resurgir dès qu’une baisse de vigilance se fait sentir.
    Le chemin que vous avez parcouru en si peu de temps est énorme, vous êtes une belle personne, alors OSEZ vous révéler et vous déployer !

    J'aime

  4. Chère Alexia, bien qu’atteintes de pathologies différentes je me retrouve dans vos mots. Dans cette détestation de soi, dans ces angoisses, cette peur de la solitude.Mais dites vous bien une chose, si vous me croisiez dans la rue, je ferais sûrement partie de ces femmes « sûres d’elles ». C’est ce que la plupart des gens perçoivent en moi : la confiance et la détermination quand ce n’est qu’un écran de fumée pour cacher de terribles angoisses sociales. Je suis en réalité si peu sûre de moi que je ressens le besoin permanent de prouver à mes proches que je mérite leur affection. Je vis dans l’angoisse permanente qu’ils m’abandonnent, qu’ils me laissent, qu’ils m’oublient puisque je suis indigne de leur affection.
    Bref je ne vais pas m’épandre ici sur les méandres de ma maladie, sachez simplement que les apparences sont parfois bien trompeuses.
    Vous êtes courageuse, cela se voit, cela se sent. La vie est devant vous, pleine des joies et des promesses qu’elle recèle même si parfois de douloureux obstacles se mettent en travers.
    Bravo à vous !

    J'aime

Un mot de soutien ? Une parole reconfortante ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s