L’oiseau flamboyant enfermé dans sa cage rouillée. 


J’ai toujours du mal à ne faire les choses que pour moi. À accepter de prendre du plaisir quand il ne s’agit pas de faire plaisir à quelqu’un d’autre que moi. Quelle utilité trouverais-je à prendre le temps de m’accorder le temps de savourer un instant simplement parce que cela me fait du bien ? A priori aucune. Depuis toujours aucune. Et c’est d’ailleurs parce que je ne trouve aucune raison valable, aucune nécessité et surtout parce que je n’estime pas le mériter que je ne me permets pas de faire comme tous ces gens qui s’autorisent à vivre l’instant présent au gré de leurs envies, aux fluctuations de leurs désirs. Quoi de plus simple n’est-ce pas que de satisfaire ses besoins dès lors que l’on sait où ils se trouvent ? Il serait aberrant de résister à un désir alors même que l’on a conscience de tous les bénéfices que sa satisfaction pourrait nous apporter. Et pourtant, depuis des années je résiste et persiste à résister à tous ces désirs soigneusement refoulés qui deviennent par la négation de leur manifestation de pures et violentes frustrations. Or, qu’advient un sujet qui rejette ardemment et minutieusement chacun de ses besoins ? Il devient lui même un être condamné. Condamné à la frustration, frustré et inconfortable dans sa propre existence parce qu’incapable de réaliser ce qu’il aurait envie d’effectuer et infiniment malheureux de s’être lui-même, par habitude, enfermé dans un mode de pensée aux barrières inflexibles et qu’il est le seul à avoir abaissé. Il se retrouve alors le bourreau impitoyable de sa propre situation de victime que personne d’autre que lui n’empêche d’en sortir mais dont il est bien incapable de s’extraire. Alors il persiste dans ce mode de vie qu’il s’est imposé, auquel il s’est abandonné, à travers lequel il survit, lucide sur le malheur environnant qu’entretient cette cage sordide, mais dont il n’a plus la force de s’extraire, bien trop tétanisé d’affronter cet inconnu effrayant dont les rayons lumineux transpercent le cachot dans lequel il est confiné. 

Et pourtant il sait pertinemment, l’oiseau égratigné à l’aile brisée, qu’il est le seul à pouvoir s’en extirper, qu’il est le seul à détenir la clé de sa cage rouillée. Que le déploiement de ses ailes sera difficile mais infiniment moins douloureux que le malheur crasseux dans lequel ses pattes piétinent depuis des années. 

Alors il essaie de temps à autre de mettre la clé dans la serrure grinçante de sa cage oxydée, il ouvre la petite porte pour apercevoir le ciel bleu, l’horizon dégagé et lumineux et tous les autres oisillons qui s’épanouissent, volent, virevoltent et tourbillonnent avec insouciance et légèreté. Il se dit que c’est possible, qu’il peut exister autre chose que la terre poisseuse, le ciel bas et ténébreux qui accompagnent son quotidien. Il s’autorise à respirer des brindilles d’air frais qui oxygènent ses poumons encrassés de la poussière noire et visqueuse dans laquelle il baigne quotidiennement. Il s’en imprègne et envisage un ailleurs différent, un autre part plus séduisant. Il espère que quand il aura osé goûter à la saveur mielleuse et délicate de ce paradis, inaccessible pour le moment, il n’aura plus jamais envie de s’enfermer à nouveau dans sa prison cadenassée et étouffante. Sauter le pas, déployer ses ailes, un brin de courage, un soupçon de volonté ; voilà la condition de sa liberté prochainement retrouvée. 
Ecouter l’envie qui vient tambouriner discrètement à la porte de ma cage fermée à clé. Demander avec inquiétude qui est là, qui vient déranger ma morbide tranquillité. Être rassurée d’entendre que personne ne me veut du mal, que je ne suis pas en danger. Lui ouvrir la porte mais ne pas oser l’inviter à pénétrer dans ma minuscule caverne sordide, sombre et étriquée. Lui dire que j’ai peur de sortir dehors. Ne t’inquiètes pas. Je peux rentrer moi. Tu n’auras rien à faire, je t’apporte ma lumière sans que tu n’ai à aller la chercher. Accepte simplement de m’autoriser à entrer. Ai envie d’avoir envie que j’illumine ta vie. D’accord. Je t’ouvre. Mais il faut que tu laisses la porte ouverte quand je serai rentré car la lumière que j’ai en moi ne suffira pas à égayer cette petite pièce aux murs incrustés de tristesse. Ainsi, quand je serai parti, il restera encore un peu d’oxygène pour que tu puisses respirer jusqu’à la prochaine fois que je revienne t’apporter un peu de légèreté et de douceur.

  
Voilà comment aujourd’hui j’ai accepté. Voilà comment je me suis autorisée, sans autre raison que celle de m’écouter, à prendre du temps pour moi. À savourer un thé, sans me demander le prix que cela me coûterait, le temps que je perdrai, la lumière qui m’éblouirait. Je n’ai pas eu peur de la liberté parce que je l’ai désirée plus que je n’en ai été effrayée. 


10 réflexions sur “L’oiseau flamboyant enfermé dans sa cage rouillée. 

  1. Bon courage Alexia, le texte est magnifique et nous sommes tous concernés par le dilemme « sécurité- liberté »; As-tu déjà pensé à laisser venir (peut-être par l’écriture qui semble te convenir) ce que tu désires vraiment dans la vie ? Conscientiser un objectif propre (pas pour faire plaisir aux autres ou par obligation); ton oiseau blessé semble avoir besoin de sens et de plaisir pour ne pas se laisser aller à une mort programmée.
    Bon, c’est mon ressenti; j’y mets peut-être du mien, mais sache que ton talent d’écriture est une force que tu pourrais utiliser dans ta recherche de toi-même

    Merci pour ce bel échange

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  2. Je pense que ce blog est un bon moyen de vous exprimer.
    En plus vous ne manquer pas de soutien 😉

    Quand on va mal, il faut essayer de relativiser et se dire qu’il y a plus malheureux que soi, meme si ce n’est pas un exercice simple.

    Quand j’entends « il n’y a pas d’échelle de la souffrance » je serais plus nuancée : des gens vivent dans la rue, c’est la pire des d’échéances.

    – d’autres personnes vivent en danger sous leur propre toit ! Et ne pas être en sécurité ou ne pas pouvoir rentrer dans sa propre maison pour x ou y raison est un cauchemar

    Avoir un foyer sécurisé est une chance inouïe, comme pouvoir profiter de ses proches.

    Je ne suis pas en train de dire qu’il y a des souffrances moins légitimes que d’autres ( je n’irai par exemple jamais dire à un millionnaire qu’il n’a pas le droit de pleurer) mais qu’il y a certaines personnes auprès desquelles on ne peut pas trop en dire. C’est ma façon de voir les choses mais je n’ai pas la prétention de détenir la vérité 😉

    On ne peut pas dire à l’autre plus que ce qu’il ne peut entendre. C’est pour cette raison que ce blog est un bon support : c’est votre espace et vous pouvez déversez vos mots 😉

    Certains faits que vous avez évoqués ici m’ont énormément touchés : le harcèlement.

    Si je retiens quelque chose c’est votre tres grande sensibilité, trop grande pour pouvoir tout absorber.
    Je ne sais pas si je suis très claire, j’ai toujours le sentiment de mal m’exprimer.

    Je vois l’anorexie (la restriction alimentaire j’entends) et son autre versant (la boulimie – hyperphagie) comme des moyens de lutter contre une dépression profonde.

    Je sais, je n’ai rien dit d’extraordinaire et je n’ai pas votre habilité à l’écrit 😉
    Je ne suis pas non plus spécialiste des troubles de la bouffe.

    Je connais deux femmes, deux mères de familles vivant avec l’anorexie.
    Je crois qu’on peut vivre avec à partir du moment où on ne s’enfonce pas dans des profondeurs abyssales et que l’on connaît ses limites.
    « Etre anorexique » peut être vivable à partir du moment où ce n’est pas vécu dans l’extrême. Je parlerai premièrement de poids et deuxièmement de règles qu’on s’impose.

    Connaissez-vous vos limites ?
    Je pose une question mais elle n’appelle pas de réponse ici – j’essaye de réfléchir. Je suis sensibles à certaines de vos chroniques. 😉

    Par ailleurs, vous dites ne pas avoir votre place en société.
    – Où l’avez – Vous et pourquoi ce sentiment ?

    Je comprends en tout cas cette peur d’être jugee ou moquée.
    Peut-être ne vous reconnaissez-vous pas dans les valeurs véhiculées par les jeunes de votre age ?
    Dans ce cas, vous pouvez côtoyer des personnes plus âgées 😉

    Et si certaines personnes vous manquent de respect, remettez les en place ! Ce n’est pas parce que vous n’avez pas la carrure de Laure Manaudou que les gens peuvent tout se permettre !

    Imposer ses limites aux autres, savoir ce qu’on peut accepter c’est ne pas lui laisser tous les droits.

    Je dois avouer et je peux comprendre qu’il peut parfois etre difficile de comprendre les intentions de l’autre quand on manque de repère ( ou de père comme repère ).

    Pensees affectueuses l’écrivain 😉

    Dans l’anorexie peut-être y a t-il une quête idéale du beau plus qu’une recherche à s’effacer du monde. J’ai la flemme je n’ai pas envie de développer.

    Dans L’ hyperphagie il y a une quête affective de réconfort perpétuelle par la nourriture, par un remplissage.

    Au final, le vide ou le plein revient au même.

    Je connais des femmes anorexiques. Je ne parlerai pas en leur nom mais

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    1. Blandine,

      je comprends votre point de vue sur « relativiser » sa souffrance par rapport à d’autres qui souffrent de choses plus graves, notamment de conditions extérieures indépendantes de leur volonté; ceci étant, quand on est anorexique (j’en sais quelque chose car je suis passée par des extrêmes par le passé), on culpabilise d’exister et d’avoir des besoins et envies; cette stratégie cognitive de gestion des symptômes comprend le risque d’aggraver la culpabilité et le sentiment d’impuissance; on ne choisit pas de tomber malade d’anorexie; on tombe malade tout simplement; c’est un fait, même si personne (même le monde médical) n’arrive à en comprendre le pourquoi réel.

      Après, c’est exact qu’une certaine discrétion relève de l’éthique personnelle et du savoir vivre social, mais le blog est un média qui sera consulté par ceux qui sont sensibilisés sur le sujet, et non pas par des femmes maltraitées ou des migrants. Et çà aide les personnes atteintes de troubles du comportement alimentaire.

      Oui, on vit avec (je le fais; en dépit d’un poids stable et normal depuis plus de 20 ans, manger est une angoisse incompréhensible); mais (pour ma part), je m’impose beaucoup de violence pour manger et je n’arrivé pas à ressentir le plaisir de la convivialité et du partage; j’ai un diner professionnel ce soir et à midi, j’étais à la limite de la crise d’angoisse (début de crise de hernie hiatale, palpitations…); je me retrouve dans le récit d’Alexia décrivant son voyage avant le dîner; j’admire le fait qu’elle ait réussi à « se lâcher » alors que les yeux étaient forcément braqués, au moins un peu, sur elle, puisque c’est elle qui a initié l’organisation de l’évènement. C’est une bonne idée de vouloir guérir dans la douceur; pas évident.

      Bien à vous tous

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  3. Merci pour ce message, tres bien ecrit par ailleurs 😉

    Je n’ai jamais sous-entendu a aucun endroit qu’elle avait « choisi » d’être malade. 😉

    Je ne suis pas une femme maltraitée. D’ailleurs, difficile de savoir ce que l’autre est ou n’est pas  » in real life » alors derrière un écran cela l’est encore plus.

    Point d’attaque de ma part, sinon je ne me serais pas autant étendue et si je n’étais pas un minimum « touchée » je n’interviendrais pas 😉 Je ne dirais pas non plus que ces chroniques sont écrites avec finesse pour une jeune fille/femme de 18 ans.

    J’ai réagi par rapport à l’article, pas par rapport au blog dans son entièreté 😉

    J’ai aussi le droit à la liberte d’expression 😉 Je pense avoir ete nuancée pour ne pas blesser 😉

    Je n’ai JAMAIS remis en cause la légitimité ou non légitimité du blog et de ce qu’entreprend Alexia 😉

    Quoi qu’il en soit merci pour vos précisions en ce qui concerne vos ressentis, cela m’aide un peu plus à comprendre 😉

    Encourager Alexia ou donner un quelconque point de vue ne nous oblige pas à écrire un message mielleux 😉

    J’espère qu’Alexia aidera des jeunes filles et des femmes dans la meme situation qu’elle.

    Merci encore pour vos précisions 😉

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    1. Merci mesdames pour ces échanges qui m’éclairent également. Je lis avec beaucoup d’intérêt vos commentaires. Alexia

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  4. @ Florence, @ Alexia : moi aussi je culpabilise quand je vois de belles chroniques littéraires. Je n’ai pas ce niveau, je ne suis pas aussi habile pour jouer avec la langue. Et cela me donne l’impression d’avoir une infirmité intellectuelle, d’être pas loin de la déficience mentale.
    On peut se sentir hors norme lorsqu’on est surdoué mais egalement quand on est sous-doué.

    – Je ne sais pas si je suis la seule femme à avoir l’impression d’être toujours dans le faux, l’erreur.

    Bref, ça peut être utile de rebondir sur un point de vue ou/et une chronique. Ce dernier peut servir à réfléchir la lumière.

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    1. Blandine,

      je crois que la problématique de « trouver sa place dans le monde » et d’arriver à trouver et exprimer ses talents personnels (et oui, tout le monde en a , mais la société de consommation en a favorisé seulement certains, notamment ceux reliés à l’intellect) est universelle; surdouée, sous douée ou tout simplement normalement douée, tous les humains ressentent des émotions et ont un vécu à mettre en valeur et partager, mais l’environnement socio-économique est très normatif.

      Vous n’êtes pas la seule femme à avoir l’impression d’être toujours dans le faux, l’erreur.
      Trouver sa voie est parfois compliqué; pour ma part, l’anorexie puis par la suite une anorexie bien gérée (poids normal) auront permis d’anesthésier cette angoisse existentielle et d’assurer le quotidien; mais l’angoisse d’être dans le faux est toujours là…le chemin est long pour tout le monde…

      Un certain Bouddha disait : « la voie, c’est le chemin » (et non pas le résultat).

      Sur ces mots philosophiques, je vous souhaite de belles lumières

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  5. Je ne crois pas mal m’exprimer pourtant. Si c’est ce que vous insinuer c’est plus que blessant. Je ne suis sûrement pas moins valable que vous ni en-dessous intellectuellement.

    En tout cas merci pour le message.

    L’espace est dédiée à Alexia, je n’ai pas envie de m’y étendre.

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