Six years ago


Un tiers de ma vie s’est écoulé depuis ce jour où j’ai accepté de me laisser sauver. C’était il y a six ans, mais j’entends encore la fanfare assourdissante de la sirène de l’ambulance.

  

 Je ne savais pas où ils m’emmenaient. Les pompiers non plus d’ailleurs. Mais il fallait trouver un endroit qui me prenne en charge pour me protéger de moi-même. Faute de quoi j’aurais continué à préparer, sous le poids de l’anorexie, ma lente et sourde plongée dans les eaux profondes de la mort. 

Ils ont répondu à ma bouteille lancée à la mer en me jetant dans le premier hôpital dans lequel il restait encore de la place. Je me suis retrouvée enfermée dans une unité, comme les poilus ont été cloisonnés dans les tranchées. Comme eux, je m’étais illusionnée que la guerre ne serait pas longue. Que je retournerais bientôt à l’arrière, retrouver ma famille. Mais il n’en était rien. La guerre venait seulement de commencer, et elle durerait bien plus longtemps que la durée que j’avais espéré. Après avoir été transférée sur une autre ligne de combat, j’y suis restée emmurée quelques mois. 

Pas de trêve pour Noël. Pas de visites, ou de permissions pour se retirer du front. 

Il fallait faire des efforts, toujours plus d’efforts. Le diabolique ennemi me faisait face quotidiennement. L’anorexie avait tapissé les murs. Elle s’était glissé dans mes draps et hantait mes cauchemars suintant de terreur. Les fenêtres étaient cadenassées et l’odeur fétide de son souffle ronflant me faisait suffoquer. Je déambulais sur le lino graissé de sa chair visqueuse et dégoulinante qu’elle trainait agrippée à ma carcasse. Elle était partout. J’étais écœurée. L’émanation pestilentielle de mon cadavre en décomposition était insupportable. 

Les médecins espéraient que la haine de l’anorexie serait renforcée par son omniprésence mais face à cette solitude, la compagnie de l’ennemi était devenue plaisante. Comme ce soir de Noël 1914 où les soldats ont tendu la main à leur adversaire, désespérés et horrifiés par l’horreur de la guerre. La censure intense qui était pratiquée à l’hôpital ne faisait qu’amplifier ses chuchotements de propagande. Elle me susurrait des ignominies que je m’étais résolue à accepter faute de n’avoir d’autres histoires à écouter. 

La machine infernale était enrayée et je ne savais plus comment esquiver les obus qu’elle faisait exploser dans mon corps dévasté.

Après des négociations inopérantes, face à une détermination redoutable, j’ai finalement obtenu son accord pour reprendre le poids nécessaire qui permettrait mon retrait du front et mon retour auprès de ma famille. 

Mais c’était sans compter sur la perversité de l’ennemi qui, la tête tout juste déterrée des tranchées, s’est empressée de briser les clauses du traité de paix que j’avais signé avec elle. Crédule, j’ai pensé que l’ancien adversaire m’autoriserait quelques mois de répit me permettant de reconstituer mon armée, de renforcer mes forces physiques, mais les représailles se sont révélées chaque fois plus contraignantes. Le régime, chaque jour plus drastique, resserrant les menottes qui comprimaient mes poignets. Chaque semaine qui passait sous sa domination était un coup de fourchette de plus que je portais à mon corps pour le transpercer davantage au lieu de le mener à ma bouche pour réparer les séquelles déjà perpétrées. 

Mon esprit était noyé dans cette assiette infiniment vide et torturé par l’obsession de pensées toujours plus dévalorisantes. 

Les années ont passé. Je suis retournée trois fois affronter l’ennemi au front. La guerre s’enlisait et aucun des adversaires ne prenait l’avantage sur l’autre. Les tensions s’envenimaient sans que le dialogue puisse renouer. Le combat s’éternisait et l’impérialisme de l’anorexie grandissait. Il n’y avait pas de place pour deux personnes dans un même corps. L’anorexie m’a laissé penser durant six ans que je prenais trop de place. Que j’étais trop grosse pour qu’elle puisse, elle aussi, vivre avec moi. Il fallait que je me pousse un peu, que je croule dans le sol, que je m’efface du monde, me soustraie de ma vie. 

Comme tu veux, comme tu peux, mais disparais. 

Alors j’ai maigris jusqu’à n’en plus finir pour lui offrir la place qu’elle m’imposait de lui accorder. Encore, toujours, pour lui laisser davantage d’emprise. Qu’elle s’imprègne de chacune de mes cellules et conquière tout le territoire qu’elle avait planifié d’assujettir. 

Mais je me suis soulevée contre cet impérialisme démesuré. J’ai refusé de collaborer avec le régime draconien qu’elle m’imposait. 

Les résistants n’ont pas gagné la guerre mais ils ont contribué à la Libération. 

C’est en ayant perdu toutes ces batailles que je trouve chaque jour de nouveaux moyens pour gagner la guerre. Les batailles sont gagnées par ceux qui n’abandonnent jamais. 


3 réflexions sur “Six years ago

  1. 6 years ago…. Quel magnifique texte (comme tous les autres d’ailleurs) ! Un peu difficile à partager avec Côme car les mots choisis sont d’une rare intensité et un peu difficile à saisir pour lui du haut de ces 9 ans… Néanmoins vos mots m’offrent la possibilité d’apaiser un peu ses maux à lui. Merci infiniment Alexia.

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  2. Malgré la tristesse qui nous envahi à la lecture, tu as une telle façon d’écrire que c’est agréable de te lire. Tu choisis vraiment bien tes mots. Et cette comparaison avec la guerre est vraiment bien intégrée rendant la compréhension au lecteur tellement plus parlante. Car tout le monde comprend l’enfer de la guerre mais malheureusement pas les tourments psychiques…

    Très joli texte !

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