La minute philosophique


Donnée le jour de la rentrée, ma première dissertation de philosophie avait pour sujet « Peut-on se gouverner soi-même ? ». Après d’interminables heures de réflexion (sous la douche notamment, je n’aurais jamais cru philosopher aussi intensément dans ma salle de bain !) qui m’ont valu de nombreuses nuits blanches, voilà que je viens de mettre le point final aux dix pages que j’ai écrites sur le sujet qui m’était donné.
Ce même point final que j’avais pointé il y a un mois déjà lorsqu’en août dernier je venais d’achever les deux cent trente-quatre pages du manuscrit que j’ai pianoté. Deux mois et demi, chaque jour sans répit à m’asseoir devant mon clavier pour écrire non pas sur un banal sujet de philosophie mais sur ce qui constitue ma vie jusqu’à aujourd’hui. Lorsque j’avais dû m’arrêter parce qu’il fallait bien s’arrêter quelque part un jour si je voulais que sorte véritablement cet ouvrage, j’ai de suite été envahie par cette terrifiante peur de ne plus savoir écrire sur un autre sujet que ma maladie. Me demandant ainsi « Qui suis-je sans mon anorexie ? ». Il ne s’agissait alors pas de dévalorisation comme celle à laquelle j’ai l’habitude de me soustraire mais bien plus d’une angoisse que j’avais réussi à taire jusque là. Cette quête d’identité pétrifiante que je préférais anesthésier en me cachant derrière les symptômes que les médecins avaient établis lorsqu’ils avaient diagnostiqué ma maladie. Ces signes fréquents et repérables que l’on cadenasse sur la bouche, déjà pourtant bien fermée, d’une anorexique. Voilà que je suis alors non plus reconnaissable par les éléments fondateurs de mon identité tels que mon prénom, ma date de naissance, mes qualités, mes défauts, mes goûts… mais bien par ces dix lettres : a-n-o-r-e-x-i-q-u-e. Dix. Ces déjà pas mal pour quelqu’un qui voudrait disparaitre.
Alors je n’ai plus cherché à renouer avec celle que j’étais avant d’être soumise et clouée à cette maladie. J’ai essayé d’établir les fondations de mon identité à partir de l’honorable titre que les médecins m’avaient donné lorsqu’ils avaient écrit sur mon carnet de santé à la page « hospitalisation » les mots « anorexie mentale sévère ».
Souvent les gens me demandent : « il parle de quoi ton livre ? ». Je balbutie un truc du style « Bin, heu, de ma vie jusqu’à aujourd’hui. » Et en répondant cela je me dis toujours, bon sang, qu’est-ce qu’une gamine de dix-huit ans aurait à écrire sur sa vie si ce n’est qu’elle est heureuse et épanouie auprès de ses amis. Bon ok, elle s’engueule de temps en temps avec ses parents, mais rien d’aberrant.
Alors oui, c’est vrai, mon cas est un peu atypique. Oui, je l’admets, les ados de mon âge de connaisse pas forcément mon parcours chaotique. Mais cela fait-il d’eux des personnes inintéressantes ? Je ne crois pas. Et pourtant, j’ai l’étrange sensation parfois que sans mon anorexie je ne suis plus digne d’intérêt. Comme si, quelque part et en dépit de ma volonté, l’anorexie restait fermement agrippée aux malheureux squelette qu’elle m’impose d’exposer. A cette carcasse décharnée qui déambule désespérée. Comment m’affranchir des chaînes qu’elle maintient férocement crochetées à mes maigres et osseux poignets ?
Je n’ai pas encore trouvé. J’ai cherché pourtant. J’ai remis en question un tas de choses pour savoir ce pour quoi je continuais d’alimenter la dépendance entre elle et moi, à défaut de réussir à me nourrir convenablement.
Mais en écrivant ces dix pages que je rendrai demain à mon professeur de philosophie, j’ai compris deux choses :
– d’une part, les nœuds au cerveau que je me faisais en me disant que je ne serais plus capable d’écrire que sur mon anorexie sont enfin démêlés : je sais vraisemblablement encore écrire (ouf!).
– d’autre part, en abordant le thème de l’inconscience, je me suis interrogée sur le fait que si nous tenions pour responsable l’inconscient des choses qui nous font souffrir, que faire des choses dont nous avons conscience qu’elles nous blessent mais que nous persistons à nous laisser souffrir ? Et donc par analogie, si j’ai conscience que la nature de mon mal être est la nature de mon alimentation et du rapport que j’ai à mon corps, pourquoi est-ce que je persiste à me faire souffrir ?
C’était la minute philosophique.
By the way, je vous montrerais bien ce que j’ai écrit mais je ne me sens pas d’attaque de tapuscriter les dix pages, et encore moins si je récolte une mauvaise note !


3 réflexions sur “La minute philosophique

  1. Surtout il ne faut pas s’arrêter à la note qui n’évalue que des critères scolaires, pas le coeur que tu as mis dans ton devoir.
    Penses-tu publier ton histoire ? Je crois que ça pourrait intéresser beaucoup de gens.

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    1. Chère Amandine,
      C’est toujours un plaisir de voir, de lire, que des gens que je ne connais (a priori) pas m’écrivent. Et c’est aujourd’hui de ta part que j’ai la chance de recevoir ce message. Merci pour le temps que tu as pris pour l’écrire. Je suis sincèrement touchée de l’intérêt que tu as porté à cet article que j’ai posté.
      Dès que mon professeur m’aura rendu ma copie, je pense effectivement publier ma réponse à la question « Peut-on se gouverner soi-même ? », et j’espère surtout que si tu repasses sur mon blog, ma tentative de réponse te plaira.
      en attendant, je découvre avec joie ton univers qui me ravi déjà !
      A très vite j’espère,
      Alexia

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