Attention ! Ca pique !


Une salade césar s’il vous plait.
Très bien.
Mais excusez-moi, en fait, je voulais savoir, le poulet, c’est du blanc de poulet ou il est pané ? Et la sauce, est-ce que vous pourriez la mettre à côté ? Du fromage, est-ce qu’il y a du fromage ? Parce que s’il y en a, pourriez-vous l’enlever ?

Un dos de cabillaud s’il vous plait.
Très bien.
Mais excusez-moi, en fait, je voulais savoir, le cabillaud, est-ce qu’il serait possible de le cuire vapeur, sans matière grasse ? Et l’accompagnement, est-ce que à la place du riz vous pourriez me mettre des légumes vapeurs, sans huile ? C’est pas possible ? Alors de la salade, mais sans sauce s’il vous plait.

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Manger chez moi est déjà difficile.
Parce qu’il faut négocier avec moi-même ce que je vais m’autoriser ou non à manger.
Parce qu’il faut choisir dans le frigo.
Cuisiner.
Me mettre à table.
Seule.
Face à mon assiette et ce foutu repas que je me suis préparé alors que je n’avais pas faim et encore moins envie de manger.
Parce que s’il ne tenait qu’à moi, je m’abstiendrais de manger.
Parce que si j’avais le choix, je ne mangerais pas.
Mais je suis généralement seule pour affronter ce tiraillement.
Il n’y a habituellement aucun témoin pour assister au supplice que représente le fait de m’alimenter.
Parce que c’est incompréhensible pour toute personne normalement constituée d’envisager la nourriture comme source de conflit et de déchirement interne.
Et pourtant.
C’est exactement ce qu’il se produit.
Trois fois par jour.
Sept jour sur sept.
Je sais pourtant pertinemment qu’il « faudrait » manger.
Parce que c’est ce que font les gens normaux.
En se réveillant, ils mangent. A midi, ils déjeunent. Et le soir, ils s’attablent.
Peut-être parce que le repas est convivial.
Que c’est un moment de partage.
Qu’il est agréable.

Mais pour moi, c’est tout sauf ça.

Lorsque je me retrouve seule face à mon assiette, je ne comprends pas à quoi ça sert.
Je ne parviens à donner un but à l’action de mettre cette foutue fourchette dans ma bouche.
Pourquoi faire ? Je n’ai pas faim.
A quoi bon ? Je n’en ressens pas le besoin.
Parfois, j’allume la télé.
En espérant que Jean-Pierre Pernault ou Jean-Luc Reichman me donneront envie de manger.
Mais je les ai tous essayé, les programmes télé.
Aucun ne m’a ouvert l’appétit.
Alors ce soir, j’écris.
Pour ne pas trop y penser. Pour manger, bêtement. Sans regarder mon assiette.
Faire machinalement ce geste.
La fourchette pique.
Ma main la conduit jusqu’à ma bouche.
Je l’ouvre.
La ferme.
Mâche.
Avale.
Et recommence.
Jusqu’à ce que l’assiette soit vide.
Sans que je ne m’en soit rendu compte.
Parce que je me distrayais en écrivant. Pour ne surtout pas avoir à regarder l’assiette et m’interroger « Pourquoi es-tu en train de manger ? ».
Question à laquelle je n’ai pas de réponse qui me pousse à poursuivre mon repas.
Question que je me pose trop souvent et qui face à l’absence de réponse rationnelle, raisonnable et convaincante, m’incite à poser mes couverts. Me lever de table. Remettre l’assiette dans le frigo.
Parce que j’ai trouvé ma réponse.
La réponse que me susurre cette voix tant redoutée qui s’empare bien trop souvent de moi. Celle qui me hurle ce que je m’efforce de repousser chaque fois.
A chaque repas.

« Manger ne sert à rien. »

Voilà ce qu’elle me dit lorsque je ne m’abrutis pas devant l’ordinateur.
Voilà la raison pour laquelle je ne mange pas.

Il parait que je suis intelligente.
Il parait que j’intellectualise trop les choses.
Mais je n’y suis pour rien.
Je n’arrive pas à lutter contre cette partie de moi.
Seule je n’y arrive pas.

Et pourtant, quand je suis accompagnée, que je mange dehors, je me trouve toujours dans l’impossibilité de m’alimenter.
Car si je parviens à déjouer le premier piège tendu par l’anorexie en anéantissant la solitude et donc la question fatale « pourquoi es-tu en train de manger ? », elle me soumet à une seconde difficulté qui est « qu’est-ce que tu peux manger ? ».

La réponse est rapidement restreinte à « Rien ».
Ou presque.

Deux propositions dans la balance :
– être seule pour manger, donc pouvoir me préparer de quoi m’alimenter convenablement, mais risquer de me faire happer par l’anorexie,
– manger dehors, donc accompagnée, mais dans un environnement inconnu où je risque de ne pas pouvoir manger ce que je peux manger.

Je me retrouve ainsi plongée dans les abysses infernales d’un cercle vicieux qui ne me laisse aucune porte de sortie.

C’est soit la solitude.
Soit la privation.

Non ma ptite dame, on a rien d ‘autre à vous proposer au menu aujourd’hui.

Sachant que dans la solitude, je risque fort de me cogner à la privation.
Et que la privation engendre inévitablement la différenciation, le retrait, l’isolement, et donc la solitude.

Alors je continue.
Je la ferme.
Mâche.
Avale.
Ravale.
Et recommence.
Les journées passent et se ressemblent toutes.
Je la ferme.
Mâche.
Avale.
Ravale.
Et recommence.

Mais aujourd’hui je ne digère pas.
Je suis écoeurée.
Par cette monotonie.
Par cette conscience abolie.
J’ai envie de me révolter.
D’hurler que je refuse de faiblir lors de ce face à face avec cette foutue fourchette qui me fauche, me fracture, me frustre, et m’affame.


4 réflexions sur “Attention ! Ca pique !

  1. Mais quelle tristesse que ce repas soit pour toi une forme de supplice. Moi je me demande souvent pourquoi je mange… Car je mange à tout bout de champ, quand je suis joyeuse, quand je suis triste, quand je suis anxieuse, fatiguée, énervée. Pourquoi cette nourriture nous pèse tant, pourquoi n arrivons nous pas à trouver une manière harmonieuse ou plutôt juste de manger? Alors que je sais que l excès et que tu sais que le manque nuisent à notre santé pourquoi n arrivons nous pas malgré notre « savoir » à réguler les choses. Un peu plus, un peu moins… Pour moi à part une bonne vingtaine de kilos en trop ma santé n est pas vraiment en danger mais toi… Tout ceci étant dit sans jugement, ni réelle comparaison. C est plutôt un cri du coeur, j espère que tu ne le prendras mal. Prends soin de toi

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  2. Coucou ma belle Alexia , il faut que tu avances sur ce beau chemin de la guérison et ne pas te retourner … Allez allez capitaine !! Bisous

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  3. En fait à quoi ça sert de manger? Tout simplement à rester en vie et en bonne santé. C’est tout. Chez l’homme, les repas sont souvent un moment de convivialité, mais pour une partie des convives (ceux qui ne sont pas très attirés par la nourriture, il y en a plein, sans qu’ils soient anorexiques), c’est le moment passé ensemble qu’ils aiment, pas le fait de manger.
    Manger ne sert qu’à vivre, les animaux ne se pose pas la question, ils mangent comme ils respirent, boivent, se reproduisent.
    Il n’y a pas de question à se poser, et surtout pas de culpabilité à avoir de ne pas aimer manger, mais d’aimer le fait de manger avec d’autres personnes.

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  4. Ma petite puce… Je comprends tellement, l’année prochaine je vais vivre seule et j’angoisse à l’idée de me retrouver seule face à mon assiette. Et en même temps manger avec ma famille est de plus en plus compliqué. Est-ce que je mange plus/moins qu’eux… Etc… Courage ma belle, tu vas y arriver. Ton texte est magnifique, comme toujours, et si triste, comme toujours. Ça va le faire ma puce. On va y arriver. Je suis là si tu as besoin, si tu as envie d’un Dej cette semaine, ce serait avec plaisir. Accroche toi ma chérie 😍

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